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    qui suis-je ?:
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  • Sam 20 Avr - 21:55


    Le soir du 30 décembre, Siame, pelotonnée devant la minuscule fenêtre de l’infirmerie du monastère, lit le Royaume des Cieux : Histoires ou Contes Inspirés du Divinisme, sans auteur, à la lueur de la lune. Dans ces contes, on ne parle que de victoires, jamais de défaites. Siame bat des cils pour percevoir les mots sur le papier. Elle aurait certainement dû allumer une bougie ou une lampe à huile, comme tous les mortels, mais il semble qu’elle cherche à se contenter de sa propre lumière. Elle la trouve reposante, moins agressive. Et surtout, elle se réjouit de l’avoir enfin retrouvé—qu'elle ne soit plus ternie par le marbre dans lequel on l’a enfermée. Cela fait cinq mois que la guerre a éclaté, quatre qu'elle est terminée et une semaine (ou 5 000 ans) qu'elle attendait ce moment.

    Dehors, il neige, et l’horizon est beau. Dévasté, charrié par les conflits, mais d’une beauté antalgique, inspirante, comme seule la nature sait l’être lorsqu’elle reprend possession du Monde. La guerre n’avait pas tout ravagé, pas tout à fait. Le petit monastère à la frontière de Shoumei, flirtant le col d’une montagne, semblait n’avoir été qu’à peine ébranlé par la barbarie sans nom des derniers événements... Les Titans étaient revenus, certes. Ils avaient déchaîné leur colère toute-puissante sur les mortels, sans qu’on en connaisse réellement la raison – comme s’ils avaient eu besoin d’une raison –, admettons. Cela ne changeait rien au fait que, pour elle, leur retour avait été synonyme d’une liberté enfin retrouvée. Évidemment, la première chose que l'Ange avait faite avait été de partir à la recherche de ses ailes. Ses putains d’ailes. Et c’était ce qu’elle continuerait à faire d’ailleurs, les mois suivants. Toute jolie soit-elle, aussi invinciblement angélique sa petite gueule eut-elle été, son éclat irradiant de nouveau : sans ses ailes, l’Ange n’était véritablement que l’ombre d’elle-même. L’idée de se ranger sans les avoir trouvées lui était parfaitement insupportable. Par réflexe, comme une dette qu’elle se devait de payer à l’équilibre céleste, Siame passa ses ongles sur ses omoplates, arracha les bandages et redessina compulsivement les plaies qui s’y trouvaient. Elle n’a plus mal, quand elle le fait. Son esprit grouille de réminiscences noires. Tout ça se répète comme un chuchotis inlassable, perfide, qu’elle musèle sous son crâne. Elle ne dit rien à ce propos. Ne dira jamais rien : c’est en taisant les choses qu’on les prive de leur éternité—faute de mieux.

    Deux petits coups retentissent à la porte de l’infirmerie : on frappe exceptionnellement, parce que c’est une femme, et que par ici, il n’y en a jamais—elles ne sont habituellement pas autorisées dans l’enceinte du monastère, encore moins invitées à rester. Le frère Hugues passe la porte avec une pointe d’appréhension. Il n’aimait pas se trouver près d’elle, il devenait instantanément nerveux, se retrouvait un peu bête à chaque fois qu’elle le dévisageait avec son regard de silex. Elle restait silencieuse et il se prenait à se lancer dans de grands soliloques idiots, comme un pauvre loser pour combler le silence. Il n’avait jamais su parler aux femmes. N’avait jamais su quoi leur dire. Mais ses craintes importaient peu, car le Père Supérieur lui avait confié une mission.

    — Vous êtes réveillée ? Vous ne devriez pas être levée, vous avez encore besoin de repos...

    Elle était arrivée au petit monastère une semaine auparavant, dans un sale état. À vrai dire, c’était un miracle qu’elle tienne déjà debout. Le Père Supérieur avait accepté de la recevoir (parce qu’elle n’était pas tout à fait comme les autres, elle était la création des divins même privée de ses ailes), et lui avait donné à lui, la charge de s’occuper d’elle et de panser ses blessures. Le moine venait chaque soir, depuis une semaine, un peu avant l’heure du coucher à 19h30. Il se lèverait exactement à 23h30 pour une prière solitaire dans sa cellule, puis retrouverait ses frères à l’église à l’heure des Matines. Comme tous les jours, sans exception, depuis qu’il avait rejoint l’ordre monastique, au service du culte des Divins.

    En entrant dans l’infirmerie, il alluma les bougies pour éclairer la pièce – pourquoi Diable ne l’avait-elle pas fait ? –, et réalisant que sa patiente avait retiré ses pansements et que les plaies dans son dos – les plus profondes – s’étaient rouvertes, se précipita vers elle. Il approcha ses mains – fébriles, maladroites, comme à chaque fois qu’il devait le faire pour elle – histoire de constater l'étendue des dégâts. Un éclat compatissant s'empara de ses pupilles devant les malheurs tus qu’il soupçonnait alors. Jamais ne lui vient à l’idée qu’elle ait pu noircir elle-même son âme.

    Cessez de trembler, s’il vous plaît – locution accessoire –, vous me chatouillez. Une pause. Et cessez de me regarder de la sorte. La pitié me hérisse le poil, c’est pénible. Vraiment.

    Elle parle. Pour la première fois, elle lui parle, les yeux toujours rivés sur l’extérieur. Cette femme est un vrai champ de mines, il ne sait jamais comment s’y prendre avec elle. Elle l’écrasait d’une hauteur qu’il ne comprenait pas vraiment—réduisant à néant son envie de l’apaiser de ses rigueurs. Il bredouilla quelques excuses, puis s’occupa à changer les pansements – qu’elle retirera de toute façon dès qu’il refermera la porte – et remarqua le livre posé sur ses genoux.

    — Vous auriez pu me demander de vous faire la lecture, vous savez…

    Pourquoi ? Je peux très bien lire moi-même. Elle le dit sans venin, comme une évidence, d'une sécheresse qui en aurait découragé plus d’un.

    — C’est ce que nous faisons pour les patients… en temps normal… pour les distraire… Toutes ses phrases restent désespérément en suspens, comme s’il ne savait jamais vraiment quand les terminer, ni où commencer la prochaine. C’est tragique, cette manière qu’il a de trébucher à chaque mot.

    L’Ange ne se donne pas la peine de répondre. Le silence reprend son droit, s’installe entre eux, plus dense que celui dont il a l’habitude à l’office. C’est elle qui choisit de le briser.

    Qui sont-ils ? Sa voix est absorbée par la contemplation.

    Hugues s’approche de la fenêtre, se penche pour regarder dans la même direction qu’elle le fait.

    — Oh, eux ? Un groupe de voyageurs – il tait ce qu’il pense vraiment – ils sont arrivés plus tôt dans l’après-midi. Ils ont demandé le gîte et le couvert, avant de reprendre la route.

    C’est naturellement que l’on leur avait accordé.

    Où vont-ils ?

    — En République, d’après ce qu’il se dit…

    Il les observait avec une espèce de fascination jalouse. Des fois, il aurait aimé être autre chose qu’un moine timide— aurait aimé être un peu moins lui-même. Partir à l’aventure, risquer sa vie trop confortable comme eux le faisaient. Mais il se fourvoyait en rêvant de la sorte : il était trop pétochard pour ça. Et faible. Invariablement. Il n’aurait jamais tenu plus d’une minute avec des types de leur trempe. La perspective de vivre sans jamais rien avoir vécu le terrifie, mais pas autant que celle de crever la gueule ouverte et la gorge grumeleuse, dans le fond un caniveau—sans personne pour venir fermer ses paupières. Seulement la mort sale et poisseuse pour dernière compagne.

    Siame aussi les étudie, depuis tout à l’heure, tapit dans l’ombre de sa petite chambre d’infirmerie. C’était peut-être pour cette raison qu’elle n’avait pas éclairé la pièce. Elle avait remarqué leur nonchalance savamment étudiée, le rôle que chacun semblait occuper, et la main froide, grisâtre, tombée par erreur, d’un cadavre qu’on tasse sous la tente d’une caravane pour le dissimuler. Puis, son attention s’était égarée sur celui au chapeau vissé entre les deux oreilles. Elle avait vu ses lèvres se retrousser sur des dents tranchantes dans un sourire de merdeux, presque grotesque. Il se donnait l’air de ne payer pas de mine, mais Siame n’était pas idiote, c’est bien autour de lui que le petit groupe orbitait. Pendant un instant, son regard – à lui – se tourne vers la fenêtre, et le temps s’étiole. L’Ange n’en est pas certaine, pourtant il lui semble qu’ils se toisent mutuellement (l’a-t-il seulement remarqué ?). Elle se dit alors qu’il pue le crime et l’insolence. Que ses yeux sont intelligents, qu'ils pétillent comme du champagne. C’était peut-être la seule chose de remarquable chez lui : pour le reste, il a tout de l’Homme tel qu’elle le voit.

    — Ils vous gênent ? Moi aussi je n’aime pas trop les savoir dans les parages… Ils m’inquiètent un peu, je dois dire… si vous voulez, je peux demander au Père Supérieur de…

    Je pars avec eux. Le coupa-t-elle, la voix chargée d’une certitude qu’il n’osa pas contredire sur le moment.

    Il resta interdit, papillonna des cils un court instant, la regarda comme s’il la découvrait pour la première fois. Il aurait voulu la retenir—pour une raison qu’il ignore. Parce qu’elle n’a rien à faire avec un groupe de voyous comme celui-là. Sa place est ailleurs, oui. Mais pas non plus ici. Il la voit : elle étouffe dans cette petite chambre.

    — Vous êtes sûre de ne pas vouloir rester plus longtemps ? Il tente quand même. Le Père Supérieur a prévu une fête… pour célébrer la nouvelle année… demain soir…

    À quelle fréquence les gens de passage s’arrêtent-ils au monastère ?

    — Depuis la guerre ? C’est rare… peut-être toutes les trois semaines, voire plus…

    Elle secoue la tête.

    C’est trop long. Je pars avec eux.

    Si elle voulait reprendre la route, c’était maintenant. Siame refusait de devoir attendre encore de longues semaines enfermée dans la petite infirmerie de ce monastère. Hugues, lui, termina de panser ses plaies en silence.

    × × ×

    Il est 0h30 quand les cloches annoncent la fin de l’office des Matines. C’est sur son retour en cellule que son regard s’arrête sur la silhouette fantomatique qui traverse le cloître. Ses lèvres pâlissent. Il se dirige rapidement vers elle.

    — Vous ne devriez pas être ici, souffle-t-il, tout bas, les femmes n’ont pas le droit de…

    Siame s’arrête, se retourne pour lui faire face. Elle porte une épaisse cape de laine blanche, semblable au vêtement monastique. Il y a quelque chose chez elle qu’il n’explique pas.

    Je ne suis pas une femme, frère Hugues. Je suis un Ange. Je vais là où il me plaît.

    Toutes les créatures sont bien petites aux yeux des âmes divines. Et Hugues, lui, ne sent jamais plus minuscule qu’à cet instant, frappé d’un écho vivant qui lui prend la poitrine. Une vague le happa. Il comprend enfin. Cette femme brillait d’un éclat bien au-dessus de celui des Hommes, pour lui qui croyait. Et l’adoration qu’il éprouve jaillit enfin, hurle dans son cœur. La pitié qu’il éprouve à cet instant est très différente de celle qui l’a pris plus tôt : celle-ci le désaltère, le soulage. Le sentiment est humble. Et lui est un doux agneau quand il pose les deux genoux à terre, son corps participant aux sincères intentions de son âme. Il se prosterne et sa bouche embrasse le sol froid devant Elle. Cette fois-ci, il ne trébuche pas.

    × × ×

    “Celui qui pince les lèvres en méditant la tromperie commet déjà le mal.” Elle s’était approchée silencieusement—pas dans le but de le surprendre, mais uniquement car la neige avait étouffé ses pas. Seizième prière monastique, expliqua-t-elle, à de(ux)mi(lles)-mots.

    Ses lèvres s'étaient tordues subrepticement, dans un sourire un peu ironique, en le disant. Au loin, une chouette hulule.

    Elle l’avait trouvé près d’un feu crépitant, qu’ils avaient dû allumer pour la nuit, le sourire tranchant qu'elle lui avait remarqué plus tôt disparu pour laisser place à une expression pensive—l’avait-elle tout du moins cru. Sans prendre la peine de tourner autour du pot, elle enchaîna :

    Avez-vous encore de la place pour accueillir un dernier compagnon de route ?


    CENDRES


    Citoyen de La République
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    Carl Sorince
    Carl Sorince
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  • Jeu 25 Avr - 19:29
    Passer par Les Rocheuses, traverser la crue du passeur dans un bateau aux airs de radeau, contempler les ruines sinistres d'une capitale ayant un jour commis l'erreur de défier les cieux de sa beauté, emprunter la route descendant vers le Doreï pour le plaisir d’aller se perdre dans les montagnes.
    Des jours de traversée entrecoupés d'affrontements avec ce qui avait, un jour, été les trop fiers représentants de ce pays-carcasse qu’était devenu Shoumeï. Des dizaines d’altercations avec d’autres chanceux fuyards, au détour des routes et des chemins de traverse.
    Et le meurtre systématique des patrouilles Reikoise.
    Oh, que les pins argentés semblaient loin derrière-eux désormais.
    Son regard empoisonné rivé sur le papier d’une carte trop souvent froissée, Carl, le doigt posé sur le triangle gribouillé représentant leur refuge du moment, anticipa pour la énième fois la suite de leur voyage, dans les montagnes.
    L’ironie de la situation, c’était qu’il allait leur falloir côtoyer les cieux quelque temps encore, pour fuir leur colère.
    Un sourire fatigué se manifesta sur son visage et un ricanement peu enjoué filtra d’entre ses lèvres rendues sèches par un début de déshydratation. Ses doigts gantés se refermèrent sur la gourde, à l’arrière de la charrette où reposait le corps de Jotheïm, l’un de ses derniers Sanglots. Un regard dépourvu de la moindre émotion se posa sur le demi-nain, plus gris que blanc, et bientôt plus vert que gris. Le bouchon du réservoir aqueux sauta et le survivant but une longue gorgée, son deuil déjà oublié et son esprit accaparé par l’avenir.
    Shoumeï était morte. De cela au moins, il n'y avait aucun doute. Ceux qui ne fuyaient pas le cauchemar que représentait désormais ce domaine de la pourriture, qu’importe leur dévotion, qu’importe leur moyen, finiraient invariablement broyés et humiliés.
    Et Carl n’avait jamais été du genre à se battre pour les causes perdues.

    “-Y’a que du pain et de l’eau, ici.” Grommela une ombre massive, dès lors qu’il descendit de la charrette, d’un bond sur le sol gelé. La cause de l’éclipse momentanée déposa une caisse -qui semblait minuscule dans ses bras de géant- à l’arrière du véhicule, à côté du cadavre. Carl lui tapota sur l’épaule et grinça :
    “-Il y a des moines, aussi.” Son sourire s’étira et il braqua la pointe de son menton sur un duo de moines voûtés, occupés à tirer l’eau d’un puits gelés.”Certains doivent être relativement gras.
    Le rire que Joshua lui retourna sonna comme le grondement d’un ours.
    “-J’aime pas la nourriture consacrée. Ca m’donne des aigreurs..”
    Carl ricana alors qu’il balayait les environs piteux du regard.
    Aussi bougon le colosse semblait-il être, on pouvait difficilement lui reprocher ses râles du moment. Si le monastère ne semblait pas atteint par le drame ayant détruit le pays, c'était uniquement parce que rien de valeur ne subsistait en ces lieux. Certes, l'architecte à l'origine de cette maison à moine avait eu le mérite de façonner un bâtiment pour le moins imposant, mais des années, des décennies d'intempéries et d'usures avaient terni le tableau. On pouvait, simplement via les grincements provenant du sommet, prédire quand l'heure était venue de sonner la cloche. Le verre de l'une de leur fenêtre avait été remplacé par une planche en bois cloutée pour au moins amoindrir les courants d'air -qui étaient plus que froids ici- et continuer de cacher au monde le quotidien désolant de ses occupants. En ajoutant à cela une neige qui ne cessait de tomber ainsi que l'invitation du Père Sup’ à camper à l'extérieur et la mauvaise humeur de Joshua devenait non seulement compréhensible mais aussi -et surtout- contagieuse.
    Les moines les avaient en effet accueilli avec une absence d'engouement si évidente qu'elle en paraissait grotesque. Un ramassis de vieillards et de lâches, ayant apparemment jugé bon de jurer sur leur vie que jamais ils ne tueraient, baiseraient ou -plus dramatique encore- souriraient au cours de leur courte existence. Tout ça en l'honneur des titans, ceux-là même qui avaient engendré des milliers de fils et de filles puis assassiné un pays entier. A leur arrivée, lorsque les yeux éternellement las des impuissants en bure s'étaient posés sur Mila comme si sa simple féminine présence en ces lieux constituait une atteinte gravissime à leur culte, elle avait suggéré avec un certain engouement de tous les passer au fil de l'épée et de pendre leurs corps éviscérés à leur “putain de clocher”. La proposition, bien que tentante, avait été refusée.
    Mais seulement parce qu’ils manquaient de cordes.
    Pour éviter toute altercation, la tueuse avait passé le plus clair de son temps loin du monastère, laissant aux hommes de la bande la joie d'installer le bivouac. Slick et Ferg s'en étaient plaints. A répétition.
    Darius, toujours sage, s'en était plutôt félicité.
    Mais maintenant, l'heure était au repos. Les tentes, installées au milieu du labyrinthe de ressources et d'armes qu'ils avaient su récolter au cours de leur trop long périple, allaient rassembler l'entièreté des restes de leur joyeuse troupe près des portes des hommes de foi.
    “-Alexey.” Appela le Serpent.
    Le concerné abandonna la partie de carte qu'il disputait avec le vieux de la bande et s'approcha, précédé par le son rauque de son souffle à jamais malade s'écrasant à l'intérieur d'un masque n'étant pas fait pour les vivants.
    Les lambeaux les moins serrés des innombrables couches de tissus recouvrant son corps flottaient au gré du vent telle une pauvre cape, ajoutant un indice de mouvement, de vie, plus que bienvenue pour une chose qui aurait dû être morte depuis longtemps.
    “-Chef.
    -Tu prends le premier tour de garde, comme toujours.” Ledit chef retira son couvre-chef pour se gratter une tignasse que la neige et le froid avaient rendue plus aisée à dresser qu'à l'accoutumée. “Prends le deuxième également. Ne la réveille pas. Tu sais ce qu’elle pense de ces pleurnichards.
    -La même chose que nous tous, chef.”
    Le ricanement de mauvaise augure qui s’extirpa de la gorge du concerné fit sursauter l’un des habitants des lieux alors qu’il se traînait jusqu’au clocher en leur jetant des regards chargés de crainte et de jugement. Bien sûr, on ne pouvait pas exactement dire que les hommes de foi avaient la côte après la punition céleste qu'un peuple entier avait subi sous leur nez. Tous ces charlatans qui s'étaient prétendus -des siècles durant!- les fervents porteurs de la parole divine avaient apparemment oublié de transmettre un message foutrement important à la plèbe : les dieux revenaient, et ils les détestaient.
    Au début du drame, tout le monde avait éprouvé quelques envies de meurtres à l’égard des églises, temples et autres monastères. Mais l'apocalypse avait eu tôt fait de recentrer l'attention de chacun sur sa propre survie. Mais qu'en était-il de ceux qui avaient sacrifié leur instinct de conservation au profit d'une folie sanguinaire? Ils rêvaient simplement de voir un monde où l’air était saturé de cendres de moines.
    “-Et tu sais ce que je leur ferais, si nous avions le temps.
    Le spectre acquiesça silencieusement.
    “-Allez va maintenant.

    ***

    Les heures étaient passées. Le dîner s’était fait à la lueur d’un feu de camp de plus. Contraints de se rationner en prévention de la suite, les Sanglots avaient machonné leur maigre pitance en s’efforçant de trouver en eux assez d’humanité pour adresser quelques mots au macchabée à l’arrière de leur charrette. Ça n'avait pas été une mince affaire. Les rangs jadis garnis des mercenaires à la botte de Carl se voyaient désormais réduits à quelques âmes : Son cercle personnel. Des êtres au cœur aussi sec que ce pain garni de puces gracieusement offert par les moines. Tous les autres étaient morts ou, pire, avaient déserté pour rejoindre leur famille.
    Aucun d’eux ne savaient même pourquoi ils n’avaient pas simplement jeté le cadavre au bord de la route, sitôt son expiration avérée. Habitués à devoir singer un semblant de normalité pour s’assurer la tranquillité, ils avaient simplement reproduit -machinalement- le comportement de n’importe quel vivant à l’égard d’un mort relativement proche.
    Alors, bien sûr, ces quelques mots destinés au macchabée ne pouvaient qu’être d’ordre utilitaire :
    “-Il faudrait le brûler.” Avait lâché Darius en engloutissant ce qui lui restait d’alcool de contrebande.
    “-Trop long à installer.” S’était empressé de rétorquer Slick, les ongles sales de sa main gauche grattant -comme toujours lorsqu’il s’ennuyait- les traces de brûlures défigurant la moitié de son visage. A la lueur des flammes, un essaim de lambeaux de peaux mortes s’extirpaient de chacune de ses griffures et voletait ça et là dans un spectacle répugnant.”On pourrait le laisser aux prêtres. S’il se relève, il en bouffera peut-être deux ou trois.”
    Une foule de rires malveillants s’était aussitôt déversée au sein du campement.
    Au final, aucune décision n’avait été prise. La conversation, comme toujours, déviée et déformée par des propos plus légers, s’était désintéressée du corps gelé à l’arrière de leur propre caravane. Et puis le dîner avait pris fin. Chacun s’en était retourné dans son antre pour arracher aux ténèbres quelques instants de calme avant de sombrer dans le sommeil.

    Maintenant, au coin du feu, le serpent songeait une fois encore à la suite. La fuite du Shoumeï vers la République, en passant par les hauteurs des montagnes, était certes moins risquée qu’une balade en mer. Mais il allait tout de même leur falloir traverser une partie du territoire Reikois. Une escapade qui n’avait rien d’une promenade de santé, surtout si on prenait en compte les risques d’éboulements, les pillards qui erraient immanquablement le long des routes fréquemment empruntées par les réfugiés, les prédateurs nocturnes et les cohortes de non-morts allant de-ci de-là dans le pays dévasté…
    A cela s’ajoutait le manque probable de provisions. Tout au long de leur progression, les Sanglots s’étaient retrouvés forcés de constater que la vie animale se faisait rare, voire inexistante, au sein des Terres Dévastées. Ce qui subsistait s’avérait trop gros et dangereux pour être chassé, et nul lieu de récolte n’avait su survivre à la colère des dieux, si bien que le réapprovisionnement se faisait rare. Leur réserve pouvaient théoriquement tenir, tant que leur vieille carriole maintenait la cadence et que les canassons à l’avant continuaient à faire leur boulot sans fléchir.
    Tant de variables à prendre en compte. Pourtant, Carl ne cillait ni ne tremblait pas. Si une quelconque appréhension troublait son esprit, il n’en laissait rien paraître. Son habituel sourire ancré sur les lèvres, il fixait les ténèbres menaçant de recouvrir le feu mourant, incapable d’éprouver le doute. A quelques mètres de là, assis sur un tronc d’arbre découpé, Darius aiguisait un coutelas à la lame aussi large que ses avant-bras, l’air aussi patibulaire qu’à l’accoutumée. Mila avait disparu dans sa tente, de même que Slick, Ferg ou Joshua.
    Mais Alexey ne dormait pas. Le Spectre veillait, comme toujours.

    Alors, lorsqu'Elle débarqua de nulle part pour citer quelques-uns de ces mots qui avaient tant et si bien abreuvé l’idiote naïveté du défunt peuple de Shoumeï, Carl ne dégaina pas Miséricorde pour lui planter dans la poitrine. En lieu et place, il la salua en retirant son couvre-chef, l’invita d’un geste à s’asseoir près du feu, puis rétorqua, en pinçant ostensiblement les lèvres :
    “-Mais commettre le mal en ces lieux, c’est s’adapter à son environnement.” Un sourire goguenard ponctua sa phrase. Après un court moment de flottement, le mercenaire précisa, en posant une main ouverte contre son propre poitrail. “C’est de moi.
    Un aveu n’ayant rien de surprenant, pour un être qui n’avait jamais su se résoudre à vénérer les dieux plus que lui-même.
    L’intruse s’installa et Darius se redressa d’un bond, les sourcils froncés et son coutelas récemment aiguisé prêt à agir, au cas où.
    A la question qu’elle posa, Carl ne répondit pas de suite, trop occupé qu’il était à tenter de savoir ce qu’un bijoux pareil pouvait bien faire au milieu des traînes savates du monastère. En temps de guerre, il n’y avait bien que des moines aux vœux particulièrement pieux pour laisser une créature telle qu’elle sans tenter de s’approprier un peu de son éclat. Elle était belle, c’était évident. Une beauté un peu trop parfaite, même, si bien que le Père des Sanglots doutait de la véracité de cette vision. Avait-on empoisonné ses songes via une quelconque illusion? Est-ce que la chose qui partageait la chaleur de leur feu se trouvait être en réalité une horrible guenaude amatrice de jarrets humains? Rien n’était moins sûr.
    Et qu’importe, après tout. Si cette créature pensait pouvoir amoindrir son goût pour le meurtre ou endormir la cruauté de ses Sanglots en montrant une frimousse aussi exquise, elle risquait d’être déçue. Dans le doute et dans un clignement d'œil, il déploya son brouilleur magique, simplement pour éviter toute intrusion supplémentaire et chasser les tromperies magiques.

    Rien ne changea.

    La fierté irradiait de cette chose à tel point qu’elle en paraissait palpable. Si la moitié de ce qu’elle montrait était réel, alors son rang -avant la chute du pays- avait dû être haut. On ne pouvait ainsi s’auréoler d’une telle confiance en soi sans avoir connu le respect des lambdas, la haine des pauvres ou la vénération des fous.
    Carl le savait bien, puisqu’il avait choisi la troisième option.
    La laine blanche recouvrant ses frêles épaules semblait se fondre dans la neige parsemant leur refuge commun. Au milieu des silhouettes sombres, drapées de nuit, des Sanglots, son intrusion prenait des airs de sacrilège. Déjà, Carl pouvait sentir la conscience toute relative de Mila s’éveiller à la vue de sa provocante radiance. Elle était tout ce qu’ils s’amusaient à détruire contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Sa grâce angélique attirait le regard des prédateurs de sa meute. Ils s’extirpaient de leur tanière, chacun leur tour, et resserraient les rangs, curieux, mais surtout affamés par cette apparition impromptue.
    L’intruse serait morte en quelques instants si son attitude avait, pendant ne serait-ce qu’un court instant, évoqué un quelconque sentiment proche de la crainte.
    “-Nous avons une place qui vient justement de se libérer.” Grinça-t-il et quelques Sanglots pouffèrent de concert. Des aboiements de hyène curieuses, rôdant dans le noir autour d’un animal qu’elles ne parvenaient pas encore à identifier comme une proie.”Je m’appelle Carl et vous vous trouvez au milieu de mon humble troupe.” Brutalement, il projeta son regard à la rencontre du sien, à la recherche d’un indice de duplicité.
    Comme toujours, la confrontation eut lieu. Le venin de ses yeux, le néant de son âme, tentèrent tous deux de venir s’immiscer en elle, de perturber son esprit en dévoilant simplement ce que contenait le sien. Ou plutôt ce qui manquait en son sein. Mais ce genre de jeu ne pouvait fonctionner qu’avec ceux qui suivaient les mêmes règles que les autres mortels.
    En son regard, à elle, brillait une faible lumière. Cette même lumière qu’il dénichait au sein de chaque fanatiques, chaque croyants éplorés depuis la destruction de Bénédictus. C’était les braises d’une croyance qui ne pouvait s’éteindre ni s’embraser. Une vénération en gestation, que même la plus innommable des trahisons ne pouvait totalement effacer. Mais à la différence des autres brebis égarées de l’église, cette lueur-ci côtoyait ce qui s’apparentait à une détermination farouche, primale, bien loin de la noblesse étudiée de ses traits comme de sa gestuelle. C’était une émotion animale. Un ardent désir de survie.
    Elle ne faisait pas partie des croyants bien décidés à se sacrifier pour racheter leur terre aux yeux des dieux. Elle voulait vivre. Véritablement. Et elle empestait la magie.
    Sa demande était honnête ou l’illusion qui la faisait apparaître ainsi devant eux était parfaite.

    Les yeux du serpent se plissèrent. Il ricana, et ce son familier suffit à intimer l’ordre aux tueurs autour d’eux de rester calme. Aucune lame ne fut tirée de son fourreau. Darius posa une main sur l’épaule de Mila, pour l’empêcher de bondir, elle, qui n’avait jamais eu besoin d’une lame pour tuer quelqu’un.  
    “- Maintenant, donnez-moi plus qu’un nom. Je veux une identité, un passé, quelque chose d’assez plausible pour que je puisse croire à l’honnêteté de votre demande. Dites-moi donc ce qui vous amène ici. Puis dites-moi quels sont vos talents. Ce que vous pouvez faire, pour nous assister tout au long du voyage. "
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    Siame
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  • Dim 5 Mai - 22:38
    Ses yeux, attentifs, avaient accompagné la main qui s’était porté à sa poitrine (et mille mercis, non au manche de sa dague). La petite prétention dont il se targuait et son sourire de merdeux l’avait d’abord amusé, avant que la risette tordant ses lèvres ne se transforme en une sorte de contentement devant la soupe de cynisme et de philosophie pratico-pratique qu’il lui servit. Définitivement pas un moine, ni un poltron, jugea-t-elle en silence. Beau mec, dans sa définition. Un voyou solide, comme on les aimait dans les histoires de truands. Tant mieux. Personne n’avait envie d’effectuer un voyage aussi périlleux que celui-ci entouré de culs-bénits et de pleurnichards constipés. Non, lui avait d’ailleurs cette manière de dévisager le monastère et tout ce qu’il représentait avec un mépris tout à fait étudié, l’air de dire : je n’ai pas le moindre respect pour vos croyances ni pour la façon dont vous vous y cramponnez. Il avait de ces sourires qui vous pressaient comme un citron.

    Philosophe et… Pécheur endurci à vos heures perdues, ou bien est-ce l’inverse ? L’avait-elle questionné en prenant place en face de lui, près du feu, là où elle y avait été justement invitée. Ses yeux glissèrent sur la dague qui pendait miséricordieusement – quelle ironie, l’Ange aurait ri en apprenant la manière dont il l’avait baptisée – à son flanc. Ne répondez pas, je crois deviner.

    A côté, elle discerna le mouvement d’un autre homme, la mine grisonnante, une barbe épaisse, qui lui donnait l’air d’avoir été battu autant par les années que par les regrets. Il lui sembla plus vieux que ce qu’il ne l’était réellement. L’Ange nota sa présence – comme celle de son coutelas – sans pour autant n’y accorder le moindre mot : qu’il demeura silencieux n’avait été que preuve suffisante pour lui faire comprendre qui donnait les ordres ici. Elle détourna finalement son regard du vieillard pour retrouver celui de son vis-à-vis, préoccupé à la dévisager.

    Attention, même les moines ne se permettent pas de me dévisager aussi longuement, vous savez. Je risquerais d’être embarrassée. La nonchalance toute maîtrisée dans sa voix suffisait seule à démentir.

    Siame ne pouvait que supposer le fil de ses pensées, noter ce qu’elle perçut comme de la désapprobation, avant de la voir s’évaporer aussitôt. Il y avait chez lui une curieuse façon d’observer le monde—pas qu’elle, mais tout l’espace qui l’entourait. Et pourtant, il lui sembla qu’il s’était attardé un peu plus longuement, comme à la recherche d’une vérité, d’une réponse à une question qu’il n’avait pas formulé. Puisqu’il ne l’avait d’ailleurs pas fait, que sa bouche demeurait figée dans ce petit sourire de con, elle ne chercha pas à savoir ce qu’il lui avait inspiré cette longue contemplation. Rien de bon, à ne point douter : même si le mystère suffisait à éveiller la curiosité face à un pareil personnage. Bien que, maintenant qu’il avait ôté son chapeau, il lui sembla bien plus ordinaire. Dommage. Elle l’aimait bien ce chapeau. À l’époque, avant son emprisonnement, elle avait vu des mortels s’amuser à en sortir des lapins, à faire passer ça pour de la magie. Siame se fit la réflexion qu’elle avait devant elle un tout autre genre de magicien, et qu’elle n’aurait pas été surprise de voir un civet d’organes sortir de ce chapeau-là, en guise de révélation. “Abracadabra ton gros foie sanglant par-là, Bibbity bobbity boo j’ai attrapé ton joli cœur tout mou !” Oui. À le regarder de plus près, tout ça lui apparaissait tout à fait crédible. La combinaison de couleurs sans joie sur son visage n’avait véritablement d’égale que la lueur diabolique qui transpirait de ses sourires : rien d’extravagant, mais suffisamment appuyé pour qu’elle le remarque. Il fallait qu’en plus, il soit bien accompagné. Autour d’eux, chacun membre de sa petite troupe commençaient à s’éveiller, à s’approcher prudemment, une curiosité malsaine pulsant dans leurs veines.

    Si Carl avait choisi de se faire vénérer par ses Sanglots, dans le cas de l’Ange, tout ça était un peu différent. Le respect des lambdas ; la haine des pauvres ; la vénération des fous, elle les avait tous connus. Tous sans la moindre exception : rajouter à l’équation les affres de la solitude. C’était ici que la réelle “confiance en soi” germait, c’était là qu’on prenait réellement conscience de ce que l’on était : enfermé avec soi-même pour seul juge. Quand plus personne ne prenait la peine de vous regarder, de vous regarder vraiment. Pendant 5 000 ans, les mortels avaient vanté la beauté de ses traits, mais pas un seul ne s’était attarder à observer la laideur qui pourrissait invariablement à l’intérieur du marbre. L’Homme était-il vraiment incapable d’accepter ce genre d’ironie ? Il y avait bien une raison pour laquelle le kàllos était seulement un concept, un idéal, et non une réalité—comme s’il n’y avait là aucune leçon à tirer ?

    Il se présenta, puis, ne manqua pas de lui préciser la posture dans laquelle elle se trouvait—subtile provocation que voici, songea-t-elle. Elle laissa son regard de silex considérer chacune des silhouettes qui l’entourait désormais. Ses deux mains se posèrent l’une sur l’autre, trouvèrent sereinement ses genoux. Dire qu’elle fut insensible à ce qu’il se déroulait présentement autour d’elle aurait été mentir. Siame sentit un long frisson lui parcourir l’échine—se découvrit des papillons dans le ventre, maintenant qu’elle se savait acculée, comme si tout ça ne la faisait que mieux rayonner. L’hostilité lui avait toujours été étrangement agréable, sans qu’elle ne se l’explique vraiment. C’est pourtant sans le moindre sourire – tout de même, s’il vous plaît, un peu de tenue, nous venons à peine de nous rencontrer – qu’elle opina du chef, apprenant qu’elle prenait alors la place de leur de l’un ancien compagnon…

    Et arriva l’heure de la confrontation. Sans qu’elle ne s’y soit réellement attendu, le regard de son vis-à-vis se raffermit sensiblement – non, brutalement – et se vissa dans le sien sans qu’elle ne puisse s’en détacher. Sans qu’elle ne veuille sans détacher, tout du moins, c’était ce que disait l’étincelle douloureusement orgueilleuse qui tranchait au fond du sien. Avait-elle seulement eu l’envie de s’y engouffrer ? Il la défiait (l’invitait ? C’était à s’y méprendre) sur un terrain nouveau, que Siame découvrait en lui au fur et à mesure où elle regardait dans chacune de ses deux prunelles. Aux premiers effleurements de son esprit contre le sien, ses paupières s’alourdirent imperceptiblement. Le tout lui faisait l’effet d’une vilaine caresse dans le fond du crâne : l’Ange y avait toujours été sensible, plus que les autres. Elle s’obstina néanmoins à lire tout ce qu’il lui montrait : la folie d’un homme qui lui, accueillait visiblement bien volontiers ses démons, quand le reste du monde semblait vouloir s’épuiser à les exorciser. Quel drôle de personnage. Au fond, tout ça lui donnait le sentiment d’être plus honnête : elle avait toujours abhorré l’hypocrisie humaine face à leurs propres péchés.

    Quand il brisa finalement l’échange, et bien qu’elle ne lui en voulut pas plus que ça, elle hésita entre l’envie de lui embrasser les joues pour avoir tenté (quel culot !) et celle de lui arracher chacun de ses yeux malins à la petite cuillère pour avoir osé (quel culot).

    Suite à ce curieux épisode, il y eut un moment suspendu durant lequel se tenait, entre les membres de la troupe, ce qu’elle aurait comparé à un conseil de guerre silencieux. Un ricanement plus tard de la part du chef de la bande et Siame eut le sentiment d’avoir passé – avec succès – une épreuve d’une importance capitale.

    Je suis bien navrée de devoir vous le dire, mais en ces temps troubles, la seule chose que je peux vous apporter, ce sont des ennuis. Être l’un des « Serviteur des Titans » – je sais, c’est un mot interdit – et vouloir vivre en ce Monde, vous vous en doutez, c’est parfaitement inacceptable. Et cela, même en mettant de côté les équations du type Titans égal méchant et sacs à merde égale Reikois. Ou vice versa ? Avec le temps, même-moi je ne sais plus. Un sourire impertinent pour s'en moquer gentiment.

    Néanmoins, vivre, c’est exactement ce qu’elle avait l’intention de faire—n’en déplaise aux reikois. Sa nature, elle apprendrait à la cacher en arrivant en République (plus permissive que sa faction voisine), mais pour l’heure, sur les terres de Shoumei, elle était encore « chez elle ». L’honnêteté, son histoire, c’étaient les seules choses qui lui restaient, bien que Siame n’était pas du genre à s’attacher à certains détails. C’était ça, ou sombrer à la folie…

    J’ai besoin de protection, le temps d’arriver en République. Puis, d’une nouvelle identité, si cela fait partie de vos compétences. Je ne suis pas vraiment prête à offrir une seconde de plus de ma vie au Culte désintéressé des Titans. Elle insistait sur le mot, puisqu’elle le ferait à nouveau, bien plus tard, mais à sa manière et selon ses propres ambitions. Louée soit Aurya, – était-ce pointe de cynisme dans sa voix ? – être sa Fille m’a néanmoins valu de finir enfermée 5 000 ans durant et j’ai bien peur qu’aux vu des dernières extravagances titanides, je ne sois contrainte de retourner en « prison ». Ou pire…

    Il y eut un court moment relativement éloquent. Avait-elle réellement besoin de leur préciser ce qu’on lui ferait ?

    Et croyez-le ou non, mais… – Son regard balayait la troupe qui la dévisageait, notait silencieusement l’avidité prédatrice dans le fond de leurs yeux. Sa bouche à elle souriait d’une inspiration satisfaite. – ces 5 000 ans m’ont donné la démangeaison de vivre. Elle tenait à sa vie, bien que l’on pouvait en douter au vu du choix de camarades de route qu’elle faisait. Je pense qu’il est important de souligner que si l’un de vos compagnons ne se décident à me sauter à la gorge, j’ai bien l’intention de me défendre, corps et âme s’il le faut. Il me semble plus que normal de retourner la courtoisie, pas vrai ?

    Elle perçut, du coin de l’œil, la main qui se pressa subrepticement sur l’épaule de la seule femme de la troupe—sentit quelque chose de féroce et rebelle flamboyer quelque part en elle. Cette femme la regardait avec une dose de mépris telle qu’elle aurait pu jurer que l’air se faisait découper au couteau. On lui en voulait d’être (ici et ce qu’elle était) et l’Ange n’éprouva pas le besoin de rendre l’appareil. Au contraire. On ne lui ferait pas bouffer à elle le concept précaire de la jalousie entre femmes. Déjà car elle n’en était pas réellement une, et ensuite, car la possibilité qu’elle puisse un jour s’éprendre sincèrement de quelconque mortel relevait plus du miracle qu’une potentielle réalité. Et autant dire qu’elle ne croyait pas non plus aux miracles : il n’y avait bien que les fidèles pour penser qu’il y avait quoi que ce soit de miraculeux sur cette terre puisse exister. Non, l’Ange avait toujours vu les autres femmes comme une projection d’elle-même, avait toujours eu le réflexe de leur accorder l’indulgence et le peu de douceur qu’elle se refusait. Ou bien peut-être s’agissait-il simplement du besoin de combler le manque laissé par l’absence d’une sœur ? Elle embrancha, l’air de rien :

    Je peux payer. Une fois arrivée à notre destination, naturellement.

    Oui, l’Ange ne mentait pas encore, à cette époque. Ou du moins, rarement…

    Oh, et pour votre problème de surcharge, – Attentive la bête. Elle jeta un regard à l’homme au masque mortuaire, qui ne se tenait pas loin du cadavre couvert, au nom d’Alexey (bien qu’elle ne l’apprendrait peut-être jamais) – je peux m’occuper de la dépouille. Il n’en restera pas la moindre trace, c’est promis. Je peux même prononcer quelques mots pour apaiser son Âme et l’accompagner dans son voyage si vous y tenez. Elle le disait comme si elle avait fait ça toute sa vie, et en un sens, c’était vrai. Un rictus ironique tordit ses lèvres, histoire de manifester ce qu’elle pensait réellement de toute cette fumisterie religieuse. À son tour, imitant le mouvement que son vis-à-vis avait eu plus tôt, Siame porta solennellement (ou presque) une main à son cœur et ponctua sa proposition : Amen.

    J’oubliais presque… Sa main quitta sa poitrine pour se présenter à Carl, traversant le feu qui les séparait alors, sans pour autant que les flammes ne la happent—puisqu’on l’avait dit : « elle empestait la magie ». Siame. Ravie de faire votre rencontre. Pour longtemps, je l’espère. Haussement d’épaules entendu. Allons, disons au moins jusqu’à notre arrivée en République ? Quant au reste de l'histoire, – 10 000 ans à raconter, il fallait bien trouver des moyens de résumer, et l'Ange n'avait jamais été friande des monologues. S'écouter parler, elle laissait cet insupportable défaut au reste de l'Humanité – nous avons le temps, le voyage risque d'être long. Peut-être me raconterez vous comment vous êtes parvenu à rassembler tout ce beau monde ?

    A quelques mètres de là, un bruit avait retenti. L'auteur s'était précipité pour l'étouffer aussitôt.
    Pour sûr, on les épiait.


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    Carl Sorince
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  • Mer 15 Mai - 21:14
    Au coin de leur feu de camp aux flammes anémiques, assise parmi une bande de mercenaires, de pirates et d’assassins, la nouvelle venue aurait dû paraître acculée, effrayée, faible. Même une créature des titans devait sentir la proximité du danger, de la mort, lorsque rien ni personne ne faisait l'effort de dissimuler son attitude, dans une meute de forbans.
    Ses mots sibyllins n'auraient jamais dû sortir avec une telle arrogante diction. Hachée par l'angoisse et la crainte, chaque syllabe aurait dû ramper difficilement le long de sa gorge pour s'interrompre de manière impromptue, entre deux courtes respirations. C'était comme ça, en tout cas, que la plupart des êtres réagissaient, lorsque les Sanglots se resserraient autour d'eux, sans plus prendre la peine de dissimuler intentions et natures à la face du monde.
    Mais la dame ne faisait pas partie de la masse. Que ça soit une vérité ou non, elle disait avoir vécu des millénaires, rien que ça, et subi un outrage incompréhensible pour avoir vénéré les titans.
    Peut-être, au final, que la lueur dansant au fond de ses grisâtres prunelles n’était rien de plus qu’un stupide fanatisme, quand bien même le détachement dans sa voix comme dans ses propos rendait l’idée grotesque.
    Et peu importe, après tout, puisqu’elle devait mourir.

    Darius jura en sentant trop tard que sa prise ne serait pas suffisante. Vicieuse comme toujours, Mila se contorsionna pour lui attraper le bras et le tordre, forçant le forban à lâcher prise pour conserver l’usage de ses vieilles articulations. Dans un bond, la tueuse se dégagea, machette tirée au clair, avant que Joshua ne la plaque au sol pour la ceinturer prestement de ses bras aussi épais qu’un tronc de chêne centenaire. Incapable de s’avouer vaincue, la furie, sans se fatiguer à hurler, frappa de ses jambes dans les genoux du géant et mordit profondément son coude. Un fin filet de sang perla de la morsure, mais Joshua tint bon et affermit un peu plus sa prise, jusqu’à ce que le souffle vienne à manquer et que l’énergie de Mila, par extension, baisse drastiquement.
    La scène dura un peu moins de trois longues minutes. Carl, son habituel sourire en coin, ne lui attribua pas l’ombre d’un regard. Il dégaina Miséricorde pour utiliser sa pointe comme d’un tison et remuer les braises du feu mourant. Un flot d’étincelles ardentes jaillirent dans la nuit. Finalement, Mila sombra dans l’inconscience et, dans un claquement de langue agacé, Darius indiqua au géant d’aller la coucher dans sa tente, comme une gosse turbulente s’étant soudainement assoupie avant la fin du dîner.
    “-Ne le prends pas personnellement.“ Rassura le chef de bande après un instant de flottement. “Certains des miens ne se souviennent que trop bien des vieilles allégeances et de ce qu'elles ont apporté à notre beau pays.
    Un ricanement, suivi d'un lever de regard en direction de l'intruse qu'il venait d'admettre dans son camp. Son front se plissa dans ce qui ressemblait chez lui à une expression songeuse. Comme si il réfléchissait encore à la validité des paroles sortant à l'instant de sa bouche :
    “-Par chance, je suis moins réfractaire à l'idée d'offrir une seconde chance au culte et à leurs ouailles. Ma famille, après tout, était très croyante.
    Un aveu à l'honnêteté visiblement discutable mais qui devait, pour l'heure, suffire. Son attention se détourna de la dame et porta vers l'extérieur du camp, dans les ténèbres où sévissait toujours le spectre du groupe. Alexey s'extirpa de son manteau de nuit, la main gauche fermement refermée sur le col d'un prêtre aux yeux exorbités qu'aucun de ses lâches frères d'office ne viendrait libérer si, par malheur, ils décidaient de le découper dans le sens de la longueur.
    “-Il nous épiait.” Expliqua simplement l'assassin en se débarrassant de sa prise d'une bourrade. L'accusé glissa jusqu'au feu, s'arrêtant juste avant que les flammes ne puissent mordre dans sa chair ou le tissu de sa bure.
    Le sourire se volatilisa. La lame aux extrémités rougies replongea dans les entrailles des flammes, plus profondément cette fois.
    “-Je commence à avoir beaucoup de visiteurs par ici.” Sa voix était traînante. Désagréable à l'oreille. Il goûtait ses mots à chaque syllabe, les faisait durer en bouche sans masquer le persistant amusement que ce monde semblait lui déclencher. La moquerie, plus que le rire, se laissait deviner à chaque son sortant de ses lèvres éternellement souriantes. “Et je dirais que certains n'y sont pas les bienvenus, mais je ne saurais dire lesquels.” Un poing squelettique se posa sous son menton alors qu'il mimait une intense concentration. “Alexey, une idée?
    Le spectre tourna le masque mortuaire qui lui servait de visage en direction du prêtre venant à peine de se rétablir. Debout, voûté et misérable, l’importun semblait plus préoccupé par l’idée de passer pour… ce qu’il était, devant la dame, plutôt que de mourir dans les secondes qui suivraient.
    Alexey changea cet état de fait en venant lui chatouiller la nuque avec le carreau chargé de l’arbalète qu'il lui braquait dans le dos.
    “-Je dirais que ceux qui sont les bienvenus sont les clients. Et celui-ci n’a pas l’air d’un client.”
    Carl acquiesça et le venin de ses yeux sembla traverser le cœur du nouvel intrus lorsqu’il daigna enfin lui attribuer un regard. Une gerbe d’étincelles accompagna sa lame quand elle s’extirpa de son fourreau de braises. Comme un érudit l’aurait fait avec sa plume, le mercenaire fit danser l’arme à la pointe rougeoyante entre ses doigts.
    “-Et donc, si ce n’est pas un client, qu’est-ce que c’est?
    La bouche de l’importun demeura close et son interrogateur se garda bien d’en prendre ombrage. En attendant qu’il trouve en lui assez de courage pour se débarrasser de l’accès de mutisme passager liant ses lèvres, le serpent se releva, épousseta son manteau, s’étira avec désinvolture et déposa prudemment sa dague incandescente sur le bord de son tabouret improvisé. Ceci fait, alors que ses mains gantées s’en allaient récupérer son couvre-chef pour le placer sur ses cheveux hirsutes, Carl reporta le poison de ses yeux sur la silhouette famélique de sa nouvelle associée :
    “-Pendant que les autres discutent avec notre nouvel arrivant…” Une pause, calculée, faussement hésitante.”Siame c’est ça? Veux-tu s’il-te-plait m’accompagner jusqu’au défunt, que l’on puisse s’entendre loin de toute oreille indiscrète.
    Sa proposition, accompagnée par un bras tendu en direction de la carriole à la toile gelée, fut ponctuée par quelques rires de la part des Sanglots. Déjà, son fils favori sortait de sa planque pour dévoiler au moine sa figure ravagée et les multiples lames prises dans le tissu de son veston. Au passage, le défiguré attrapa la lame abandonnée par son patron pour déposer sa pointe brûlante sur ses cicatrices.
    Une nouvelle brûlure sans douleur -puisqu’aucun nerf n’avait survécu sur sa gueule de cauchemar- qui vint emplir les airs d’une odeur de couenne calcinée.
    “-Je vous laisse.” S’amusa Carl alors que Siame -certes un peu forcée par les circonstances- abandonnait là le nouvellement muet pour le rejoindre dans les ombres. “Et puis… je vous le laisse !

    Le duo disparut dans la nuit, lentement mais sûrement. Emporté par le vent montagneux, leurs paroles se perdirent loin de l’attroupement de mercenaire. Joshua, accompagné de Darius, ressortit de la tente de celle qui avait été consignée en grimaçant, s’efforçant de faire rouler une épaule qu’elle avait bien failli démettre. Alexey, son arbalète toujours braquée sur le dos du moine silencieux, ne bougea pas d’un cil. Ferg’ sourit d’un air gêné en sentant l’odeur qui émanait de la joue brûlée du fils favoris.
    Et Slick se passa la langue sur les lèvres, s’accroupit devant le prêtre, pour lui demander posément :
    “-Alors, comment ça va?”

    “-Comme je le disais, mes hommes ne sont pas très avenants et je m’en excuse.” Mentit Carl, les yeux plissés en cherchant la dernière lanterne à l’arrière de la caravane. “Mais, vraiment, si je puis me permettre, le fait que tu sois un foutu rejeton d'Aurya ne va pas aider si tu souhaites une nouvelle identité.” Enfin, le métal froid englobant le fruit de ses recherches heurta ses doigts. Il s'en empara, ouvrit sa trappe de verre, craqua une allumette et, d'un tour de manivelles grincantes, ajusta l'intensité de la flammèche dévorant la mèche.”Je sais, je ne suis qu'un vil flatteur, mais tes traits sont un peu trop parfaits pour qu'ils passent inaperçu, surtout si on passe par Kyouji. Les anges -même déchus- ont une fâcheuse tendance à fuir la défaite par les temps qui courent…Surtout ceux qui ont beaucoup de morts à se reprocher. Dans un camp ou dans l'autre.
    A la lueur de la lanterne, les milliers de cristaux de givres parsemant la peau grise et les lèvres bleues du corps gelé brillaient. L'hiver avait au moins ça pour lui : il rendait la mort plus avenante et bien moins odorante que l'été.
    “-Ma question, bien sûr, c'est comment une ange perdue souhaitant fuir notre beau pays par le plancher des vaches pour changer d'identité et s'offrir une nouvelle vie chez les républicains peut bien avoir quelque chose à offrir à de pécuniers salopards tels que nous ? Si tu n'as pas d'or ici, alors tu n'en auras pas plus là-bas et si tu as de l'or ici…” Un regard scandaleusement scrutateur détailla son angélique accompagnatrice. Et si son sourire aurait pu s'élargir plus, nul doute qu'il l'aurait fait à la fin de son inspection.“Il ne doit pas peser bien lourd. Et sa somme ne doit donc pas être conséquente.”De fait, les fines épaules de la fille d'Aurya, si droites pouvaient-elles être, semblaient peiner à soutenir le poids de la laine blanche censée la maintenir au chaud. “Autant le dire de suite, si tu penses pouvoir régler ta dette en nous offrant la paix de l'âme ou je ne sais quelle connerie liée à la confession, on va te laisser sur place. D'autres, plus mesquins que moi, auraient sans doute profité de l'occasion pour tenter je ne sais quelle sordide et indécente proposition, mais j'ai bien peur d'être un peu trop professionnel pour ça et, en réalité, terriblement chaste. Nous voilà donc dans une première impasse : Tu ne m'apporteras que des ennuis, tu es une des créatures les plus détestées du Reike -que nous devrons immanquablement traverser pour rejoindre les vertes prairies républicaine- tu es une bouche de plus à nourrir et, par les couilles fumantes de Kazgoth, tu n’as pas assez d’or pour négocier un élan de clémence.
    Un tel résumé aurait dû finir à enfoncer le clou, mais le ton dans sa voix, depuis le début de son interminable logorrhée, avait laissé sous-entendre qu'une solution existait.
    “-Mais j'aime les titans, ma chère amie tombée des cieux. Comble du bonheur, j’ai également une très bonne mémoire des visages comme des noms. Ma grande âme me fait penser qu'il faut se serrer les coudes, entre Shoumeiens, lorsque des enfants de putain en pagne n'ayant jamais découvert l'existence du savon viennent piller et souiller nos terres. Alors je te propose mon aide, tu fais disparaître le corps de notre ami ici présent.” Un pouce nonchalant se pointa derrière-lui, en direction du cadavre. “Et tu pourras prendre sa place en tant que poids mort. Une fois qu'on t'aura trouvé un coin sombre en République et une nouvelle identité, tu pourras partir et continuer ta vie, tu te souviendras de mon nom et de celui de chacun de mes amis ici présent. Et tu te souviendras de ta dette envers nous.
    Le silence fondit sur eux en même temps qu'une bourrasque glacée. Le tueur posa deux doigts sur le bord de son chapeau pour le maintenir vissé sur son crâne. La cape de laine blanche, rendue lourde par la neige fondue qu'elle avait récolté dans son sillage, ne bougea qu'à grand peine face aux assauts des éléments.
    “-Avoir une amie immortelle, ça me plaît bien, qu’en dis-tu?” Acheva-t-il, une pointe de moquerie dans la voix, encore. Quelque chose dans l'attitude de l’ange à son arrivée, dans sa façon de se présenter à eux, si gorgée de confiance, capable d’aller jusqu'à les menacer de riposte au milieu de leur camp, empestait le souvenir d’un grand pouvoir désormais inaccessible. La fierté d’une immortelle refusant de s’avouer totalement dans la nécessité de quémander l’aide des mortels. Une fierté respectable mais malvenue en de telles circonstances. Sans être féru d’histoire, Carl, comme tout bon Shoumeïen, avait entendu parler des vieilles légendes, des mythes, concernant Satoshi, le premier grand prêtre de Bénédictus, qui avait façonné Shoumeï à la gloire des titans. Sans grand mal, il imaginait l’attitude servile et béate des masses, à l’époque où l’homme n’avait pas encore saisi que les anges vivaient l’exsanguination aussi mal que n’importe quel être vivant. Juste avant que la première guerre contre les dieux n’éclate, les fils des titans avaient dû vivre dans la vénération constante des masses.
    Mais les temps avaient changé. Carl vénérait sa propre âme de mortel plus que toute autre chose. Les titans, comme tout le reste, n’étaient qu’un outil.
    Et leurs enfants aussi.
    Alors, si Siame souhaitait vraiment vivre, elle allait devoir abandonner son orgueil. Comprendre qu’elle ne valait pas mieux qu’eux.
    Sa fierté de vénérée, c’était ça, le prix de son passage.
    “-Bon !” Fit-il en claquant ses mains l’une contre l’autre. “Maintenant dis-moi, comment on se débrouille, pour le macchabée?” Il cligna des yeux dans l’espoir de chasser les flocons s’étant logés sur ses cils, puis précisa.”Son petit nom, c’était Jotheïm.
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    Siame
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  • Jeu 23 Mai - 19:51
    Siame n’avait pas menti. Quelque chose avait battu des ailes en elle, prêt à s’envoler à la moindre seconde. On lui en voulait : pour la guerre, pour son arrogance, pour tous les coups que les mortels avaient dû accuser depuis des temps immémoriaux. Elle s’était préparée à encaisser le choc—à tomber à la renverse, réceptionner douloureusement la haine de la fille et à tapisser la neige de débris de sang noir—puis à rendre coup pour coup, car s’il le fallait, c’était ce qu’elle aurait fait. Qu’on lui colle un carreau dans la tronche, il était hors de question qu’elle quitte ce Monde docilement. Mais les faits étaient les faits : elle était surpassée en nombre, et le carreau dans la gueule avant que son cerveau ne s’étale en une crème glacée de cellules grises ? C’était probablement ce qu’il se serait passé, si la furie blonde n’avait pas été arrêtée avant par ses compagnons. Elle s’était vu s’éteindre, brutalement, par pur orgueil. Oui, par orgueil. Oui et—merde. Quand on ne peut pas gagner, on perd. C’est ainsi, c’est la vie—qu’on lui sorte l’éternelle confiture aux connes “il y a un temps pour se battre et un temps pour survivre” s’il le fallait. Mais alors qu’elle reçoit subito presto la vague de haine, comme une claque, toute philosophie lui échappe.

    Elle avait fermé une paupière et avait attendu pour que...
    Finalement, rien. Il y avait toujours ce moment un peu décevant – avant que le soulagement ne l’emporte, qu’on ne retrouve un peu de clarté sur la situation – quand vous vous apprêtiez à faire la guerre et que celle-ci se trouvait abrégée par la force des choses. La voix de Carl vient la tirer de son état un peu second, et Siame chasse la mèche blanche tombée devant sa jolie gueule avec un soupçon de hargne.

    Je comprends. À cet instant, alors que son cœur tambourine encore dans ses tempes, impossible pour elle de trouver la moindre répartie spirituelle, autre que la flopée d’insultes qui lui vient à l’esprit. Douce Aurya, songea-t-elle – levant les yeux vers les Cieux, en signe de supplication – quel Monde de fous. Je le prends personnellement, le rassure-t-elle à son tour, pince-sans-rire-sans-plus-du-tout-l’envie-de-rire.

    Elle posa à nouveau le regard sur son interlocuteur qui lui faisait désormais part de ses vues supposément moins “étriquées”, histoire de calmer le jeu. Chaque mot qui s’échappait de lui, lui inspirait un peu plus de méfiance. Chaque sourire dont il transpirait aussi. Elle n’eut pas l’occasion de répondre que déjà, le fantôme du groupe s’approchait avec un nouveau gibier. L’Ange leva les yeux au ciel en reconnaissant le visage terrorisé de frère Hugues. Il ne manquait plus que ça. Qu’avait-il cru faire ? Elle n’avait pas non plus eu le temps de se questionner plus longuement, que déjà, on la trimbalait sans lui laisser véritablement d’autres choix : car après tout, cette petite scène n’avait été qu’une manière de lui montrer qu’il lui faudrait manœuvrer habilement sur ce champ de mines qu’était la petite meute – affamée de haine, et bon sang que quelqu’un vienne les nourrir, par pitié –, si elle ne voulait pas y laisser toutes ses plumes (enfin…).

    Ils s’étaient éloignés, laissant le frère aux griffes d’Alexey et ses compagnons, prêt à se pisser dessus (elle comprenait). Elle le suivait sans broncher, se contentant d’observer ses faits et gestes. Il y eut le craquement d’une allumette, puis, un peu de lumière pour lui révéler le cadavre : les lèvres bleuies par la mort, minces, et la peau blanchie par une hypothermie post-mortem. Siame aurait pu demander ce qui lui était arrivé, mais en vérité, elle s’en fichait. Il était mort, et à moins qu’un nécromant ne se cache parmi le groupe, il resterait mort. Quand il évoqua ses traits trop parfaits (Aurya ne savait de toute manière pas faire autrement)—Siame arqua les sourcils, sans s’émouvoir de quelque chose pour lequel elle n’avait finalement aucun mérite. Pourtant, tout aussi jolie soit-elle, elle nuança l’effet qu’était susceptible de provoquer sa Beauté—de toute manière souillée par les années et les épreuves, et dont la morsure restait un peu trop pérenne pour réellement disparaître. Qu’elle fut belle à ce jour n'était qu’un mensonge notoire : une pâle façade de ce qu'elle avait autrefois été. Si seulement sa conscience avait pu se trouver dans ses ailes plutôt que dans le reste de son enveloppe.

    Je ne savais pas qu’avoir une belle gueule constituait également un crime sur ces terres… Je doute que ce soit suffisant pour me condamner. Autrement – et elle ne plaisantait qu’à moitié, toujours vexée, le tout dans un cynisme mordant – je suis certaine que votre amie sera ravie de me refaire le portrait. Pour le reste… Je n’ai aucun sang sur les mains qu’aucun mortel encore vivant puisse se souvenir, bien que je doute que l’argument soit suffisant, là aussi.

    Elle fronça les sourcils, perplexe, tandis qu’il la scrutait de haut en bas sans la moindre gêne et laissait ses paroles défiler à propos de sa proposition. Où voulait-il en venir ?... Il se mit à sourire comme le beau salopard qu’il était, avant de poursuivre. Ah. Voilà, on y venait. Merde, hein. Prise la main dans le pot de confiture—elle qui était pourtant blanche comme neige. Son évidente précarité – il fallait dire que sa divine enveloppe lui permettait de se contenter de peu, qu’il se rassure sur ce point-là – ne lui avait pas échappé, et malheureusement, la noblesse vibrant dans son joli menton n’avait pas suffit à masquer la supercherie. Vraiment, à quoi bon ? Siame eut un mouvement de tête consterné en guise de réponse, mais ne vint pas interrompre le fil de sa réflexion pour justifier son mensonge éhonté. Il lui fallait bien l’admettre. Elle se contenta d’attendre patiemment la suite, scotchée aux lèvres de son interlocuteur—qui la menait avec la souplesse d’une anguille, sans s’en cacher, vers une solution.

    La nuit était fraîche, réalisa-t-elle, quand il conclut finalement sa proposition. L’Ange, elle, resta muette un moment, à le regarder dans le fond des yeux, tandis que la neige se confondait parmi la blancheur de sa chevelure. Une dette ? C’était trop facile, pas vrai ? Elle scrutait attentivement ses traits, contemplait ce sourire triomphal qui s’élargissait tandis qu’il lui proposait son “amitié”.
    En temps normal, Siame est curieuse. Là ? Beaucoup moins. Elle n’avait aucune envie d’aller découvrir ce qu’il lui avait inspiré ce sourire—mais elle finit tout de même par comprendre…

    Elle venait pour demander un peu d’aide, et voilà qu’il lui sortait son meilleur remix des Fourberies de Scapin. Quel putain d’enfer. Amis ? Franchement. Non seulement, le con se foutait d’elle, mais en plus, elle avait un bon exemple sous le nez de la manière dont il traitait ses “amis”. Est-ce qu’elle éprouvait intérieurement le besoin de lui foutre son poing dans la gueule ? Évidemment. Qui de sain ne l’aurait pas fait ? Extérieurement, Siame lui souriait avec l’amabilité d’une hôtesse de l’air, bien trop compréhensive. Il va sans dire qu’il n’avait jamais été question d’amitié, et elle lit le sous-texte en le maudissant. Oh, il jubilait, bien sûr. Tout ça, elle le voyait bien, ça lui était jouissif—et quand bien même il se targuait d’être “chaste” – au contraire du reste de l’humanité, si on oubliait les nonnes et les moines, et il n’était, ni l’un, ni l’autre – il se tenait là, bien heureux avec toute la relâche du monde, tandis qu’il lui suggérait de la dépuceler de son orgueil. Quel con. Il était finalement, non seulement comme tous les hommes, mais surtout comme tous les Hommes. Comme si on n'était pas déjà venu la cueillir dans les Cieux, voilà qu’il creusait un peu plus sous ses pieds pour la voir tomber plus bas encore. Il ne voulait pas marquer son corps, mais marquer son esprit. La mort de l’ego, voilà le prix. L’image était belle – bien sûr – et Siame y aurait certainement gagné à enterrer son indécrottable orgueil. Les années auraient d’ailleurs probablement dû la mener vers cette inévitabilité, si elle ne restait pas si splendidement imperméable à l’enseignement de certaines épreuves. Sans ça, elle n’était plus Siame ; elle n’était plus que l’Ange. C’était la perspective de voir la finir par parler par de courtes anastrophes—déjà qu’elle n’était que peu loquace. “Bouffer ton chapeau, tu mérites”. Non, vraiment, quelle mauvaise idée… Sa contemplation lui donna une moue pensive.

    J’imagine que je n’ai pas vraiment d’autres choix… Conclut-elle à la suite d’un interminable silence. Il fallait le dire, elle se sentait désormais un peu prise en otage – doutait sincèrement qu’on la laisse partir si elle décidait finalement de ne pas les suivre (ce qu’elle aurait certainement dû faire), alors, puisqu’on tenait son orgueil par les couilles… “Amis”, acquiesça-t-elle d’un petit mouvement du menton. (Quelle petite chanceuse faisait-elle). Jusqu’à que l'un de vos compagnons ne me confonde avec un paillasson durant la nuit, j’imagine.

    Autant dire qu’elle n’allait pas beaucoup dormir sur le chemin entre le monastère, Kyouji, et la République. Elle se demandait alors si tous ses “amis” avaient dû passer la même “épreuve”.

    Permettez-moi de revenir sur mes mots : cette rencontre n’est pas une réjouissance, c’est un véritable désastre. Les “amis” se devaient de se montrer honnête l’un envers l’autre, pas vrai ? Elle venait déjà de perdre, il n’allait tout de même pas la désosser en plus de son cynisme.

    Cela dit, Siame se souvenait parfaitement de ne pas avoir toujours gagné. Au contraire, elle avait plus souvent fini punie, avait plus souvent perdu—au jeu de la vie. Il s’agissait visiblement d’un schéma récurrent pour les enfants des Divins. Comment cela aurait-il pu être différent, quand même ses Maîtres échouaient face aux mortels (par là, elle entendait les créatures nées sur cette Terre et non des Cieux—il ne fallait pas être un génie pour comprendre, mais on ne sait jamais) ? En vérité, elle ne s’était jamais sentie plus détachée de cette guerre qu’à ce jour-ci, tandis qu’elle retrouvait tout juste un semblant de vie. Dans un monde comme le nôtre, Siame aurait récuré les chiottes s’il le fallait—et la suite de son histoire démontrerait qu’elle n’hésiterait pas à se salir les mains, dans tous les sens du terme. Après tout, elle voulait vivre, et c’était ça la “vie” ? Un précepte fondamentalement humain. Une envie indomptable, qui vous forçait à tout tolérer, tout accepter : à tout subir (comme par exemple ce foutu voyage, qu'elle commençait sérieusement à regretter). C’était dur, oui, ingrat, aussi. Mais c’était beau. C’était beau comme le désespoir savait l’être—quand il vous attendait dans l’obscurité, prêt à vous avaler tout entier juste pour mieux vous recracher, dans la boue et dans la merde. À cet instant, le regard du serpent qui lui faisait face lui donnait la sensation de lui mordre la chair : satisfait d’avoir habilement happé l’oiseau au vol. Visiblement, sa vie était sur le point de changer. Il fallait qu’elle paie (encore) pour ses péchés—celui-ci fut-il sa dignité.

    Je n’ai aucun doute que vous saurez utiliser cette “dette” à bon escient et j’espère que le jour venu, vous saurez apprécier le pouvoir qui se trouve entre vos mains à sa juste valeur.

    C’était certain, cette crapule malveillante allait se pointer au pire moment—quand elle aurait tout gagné, et quand elle aurait justement tout à perdre. Mais qui sait, avec un peu de chance, d’ici-là (car la quête serait longue), il aurait peut-être oublié son existence (l’espérait-elle secrètement). Siame était un peu plus froide, dans son attitude, maintenant qu’on lui faisait courber l’échine. C’est-à-dire qu’elle venait d’essuyer une tentative de meurtre, et qu’elle devait complaire ce mortel et ses manœuvres de vilain, alors forcément, ça n’aidait pas vraiment à la mettre dans les meilleures dispositions. Bon, autrement dit : l’Ange faisait la gueule.

    Elle laissa son regard glisser sur le cadavre à leur pied. En son for intérieur, elle le remercia le pauvre malheureux de lui céder sa place. Ses épaules se redressent tranquillement, tandis qu’elle tenta de chasser la frustration logée insidieusement dans ses muscles pour préparer la suite. Elle referme calmement les paupières et… Quel sordide salopard. Siame inspire profondément... Dans quelle merde je me suis foutue. Elle expire lentement... Bordel que c’est dur de se concentrer. Son ricanement hante encore les parois de son esprit. L’Ange parvient finalement à se faire violence et à occulter ses crispations. Et alors, c'est l'émeute sous leurs pieds. La terre tremble, la neige tressaute, jusqu'à ce que le sol se déchire. Le cadavre, lui, borde la fissure – juste suffisamment large pour accueillir son corps – prêt à quitter ce Monde. Le talon de l'Ange s’écrase délicatement sur l’épaule de leur ancien camarade. Jotheïm, parait-il, mais…

    J’ai suffisamment de noms à retenir, et du bout du pied, elle le pousse à la renverse, sans beaucoup plus d’émoi—son expression est à la suggestion d’une vie trop longue, de fantômes du passé encore trop soigneusement rangés dans un esprit qui obéit à la nécessité de tout compartimenter.

    Le corps bascule, et la terre se referme sur son souvenir, sans qu’on entende jamais le bruit sourd de la fin de sa chute—l’achèvement de son histoire. Désolée Jotheïm. Mais à cette heure-ci, l'Ange a d'autres préoccupations.

    Ils ne tardent pas à retourner tous deux au campement, là où on attend toujours avec le pauvre frère, qui ne sait plus quoi faire pour s’en sortir. Le moine s’agite de plus belle lorsqu’il voit l’Ange revenir – car après tout, c’était pour elle qu’il était venu – et il pousse un gémissement désespéré à son encontre. Pouvait-on seulement rêver d’un meilleur début au cauchemar que promettait d’être ce voyage ?

    — Je vous en prie, faites quelque chose, la suppliait-il, les mains jointes à son encontre, le regard injecté de sang—qu’on l’eut malmené ou pas, le pauvre était complètement affolé et il semblait qu’on prît un malin plaisir à l’effrayer davantage.

    Siame avait de la peine. Hugues avait pansé ses blessures, et bien qu’elle ne lui devait rien selon ses propres prérogatives, il ne lui avait rien fait, et elle n’avait pas envie de le voir dans un tel état. Il restait là, recroquevillé sur lui-même au sol, les genoux dans la neige, tentant de calmer au mieux sa respiration. Mais c’était bien écrit, quelque part, dans les livres divinistes, qu’il faudrait un jour souffrir… Elle scruta insensiblement son visage, sans lui faire l’affront d’adopter une mine désolée. Bien sûr, l’Ange aurait pu tenter de plaider en sa faveur – ce n’était qu’un malheureux moine, il ne représentait pour eux aucun danger –, montrer son désaccord – tout ça, c’était quand même un peu excessif, non ? – ou manifester son désintérêt pour la chose, en faisant volte-face. Mais ce n’était pas là le marché qui lui avait été (en réalité) proposé, n’est-ce pas ? La question n’était pas de savoir ce qu’Elle aurait fait ou pas dans cette situation, ni de savoir quelle décision elle aurait prit.

    Non. La question était de savoir ce que Lui, souhaitait faire, pas vrai ?

    Siame détourna le regard du moine, pour s’en remettre à la volonté de Carl, dans une humilité qui lui aurait paru écœurante – tant cela lui donnait le sentiment de se montrer domestiquée et velléitaire –, s’il n’était pas question de sa survie.


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    Carl Sorince
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  • Mar 28 Mai - 23:25
    Un regard morne, à peine enjolivé par les rides de sourire apparaissant aux commissures des lèvres de son possesseur, observa sans ciller le cadavre d'un fidèle ami disparaître dans une faille conçue par la fille d'une déesse. Aucune surprise, aucune émotion ne se lisait dans l'immobilisme du mercenaire aux côtés de l'Ange, seulement l'indice d'une curiosité tout à fait intéressée à l'égard des pouvoirs de sa nouvelle camarade d'infortune.
    Un énième coup de vent emporta les bords de son manteau sans qu'il ne bouge, un nouveau rictus dévoilant déjà ses crocs limés en pointe alors qu'il découvrait ce qui se trouvait derrière le masque gracile -fragile mais pas trop- que Siame s'évertuait à arborer jusqu'alors. Ce n'était rien de très évident pour des tueurs comme ceux de la Sanglot. Une froideur d'action si éminément coutumière, pour eux. Quelque chose qui n'appartenait qu'à ceux capable de commettre une exaction par caprice ou par nécessité et de n'en ressentir aucune culpabilité. Il la devina ancré en elle, lorsque de ses lèvres fines filtrèrent les quelques mots qui servirent de requiem au défunt.
    “Trop de noms à retenir.”
    Un caprice si anodin et pourtant si révélateur, résultant sur un geste rendu brutal par sa simplicité, sa fluidité.
    On pouvait tant apprendre de quelqu'un, simplement en l'observant disposer d'un cadavre.
    Et puis le Serpent passa sa langue sur ses dents pointues lorsque la faille se referma sur les restes de Jotheïm.
    “-Je pense que vous vous trompez, ma très chère amie. Cette rencontre -pour nous deux- est tout sauf un désastre.

    Le frère Hughes avait retrouvé son nom et l'usage de la parole dès lors que la lame de Miséricorde s'était approchée de son globe oculaire. Par miracle, son porteur partiellement défiguré n'avait point jugé bon de poursuivre son office sitôt qu'il avait bredouillé nom, prénom et intentions. En lieu et place, le Fils Favoris s'était fendu d'un sourire encore plus ignoble que sa face, avant de lui attribuer une petite claque “amicale” sur le bord de la joue.
    “-Il voulait savoir ce que nous voulions à l'Ange. Un chic type, ce frère Hughes.” Rapporta Slick, vautré sur le tronc abandonné par son chef, sitôt ce dernier revenu avec sa nouvelle amie.
    De la pointe de la dague, le défiguré se curait les ongles en jetant les rebus dans le feu, les jambes croisées, sa main libre posée sur le genoux, comme si il se trouvait seul, assis au coin d'un feu de cheminée, et non avachi sur un siège improvisé au milieu d’une bande de malfrats, en train de surveiller un intrus. Les yeux écarquillés par la terreur, le rat de monastère chercha un minimum de soutien dans celle qui se trouvait à l'origine de sa malheureuse situation sans rien récolter d'autre qu'un évitement évident et manifestement gêné.
    Puis le chef de bande claqua la langue, tendit la main et l'arme changea de propriétaire. D'un pas trop calme, il s'approcha du prisonnier sans même le regarder, son attention entièrement aspirée par les ténèbres, derrière le moine. Celles qui dissimulaient les autres, tous ces témoins silencieux, leurs faces consacrées collées aux fenêtres de la baraque divine, la perle de sueur au menton, l'œil larmoyant et le front plissé par l’inquiétude.
    Puisque même un moine perdu dans un coin aussi reculé savait que des meurtriers comme eux ne laisseraient pas de témoin, si, par caprice, la dague venait à pénétrer la gorge trop servile du frère Hughes.
    “-Qu’as-tu imaginé, mon humble ami, en osant quitter les murs de ton petit mouroir pour espionner l’angelote ?
    Le défiguré parlait avec si peu d’application et tant d’agressivité qu’Hughes n’avait eu aucun mal à le considérer comme l’un de ces fous battant la campagne pour assassiner et voler au plaisir. Mais celui-ci était différent. Le Père Supérieur lui avait dit de s’en tenir éloigné, de n’adresser la parole à aucun d’entre-eux, sauf en cas d’extrême urgence. Ses frères et lui s'étaient attendus à une bande de brutes mal éduquées, incapables de comprendre la beauté du divin.
    Mais l’homme face à lui, maigre et souriant, parlait sur le ton de la discussion en faisant preuve d’une éloquence indubitable. Les mots sortaient de sa bouche avec élégance. Nul accent n’entravait sa diction irréprochable et, même alourdi par ce manteau de cuir qui ornait ses épaules, son physique restait plus proche de celui d'un aristocrate épicurien que d'un coupe-jarret habitué aux règlements de compte sanglants.
    Sa dague restait le seul élément véritablement intimidant, chez lui.
    Et pourtant la terreur que le moine ressenti, lorsqu'enfin ce foutu malfrat s'arrêta devant lui pour planter son regard empoisonné dans le sien - sans même prendre la peine de se baisser à son niveau - lui sembla si viscérale et intense qu'elle balaya en un battement de cœur le souvenir du balafré et de son odeur de peau brûlée.
    Ils restèrent ainsi pendant quelques instants. Hughes, à genoux dans la neige fondue, paralysé de stupeur, parfois agité de quelques ridicules tremblements face à son bourreau, debout, le menton plissé par ce sourire narquois, cruel, qui déformait ses lèvres et dévoilait ses dents trop pointues. Et puis, lorsqu'enfin le moine s'avoua vaincu en baissant le regard, le plat de la lame miséricordieuse se posa en-dessous de son nez, pénétra à moitié dans une narine, pour le forcer à continuer de le regarder.
    “-Nous ne l'enlevons pas, petit homme. Elle est venue à nous pour nous demander une escorte et, en bon croyant, j'ai accepté.
    La dague se retira pour laisser place à une main tendue que Hughes considéra quelques instants avant de la saisir pour se faire hisser sur ses deux jambes tremblantes tel un enfant.
    Une fois redressé, nez à nez avec ce chef de bande trop éloquent, Hughes cligna des yeux larmoyants en voyant l'arme qui avait ainsi menacé sa vie rejoindre son fourreau.
    La main gantée du mercenaire lui tapota l'épaule. Ses crocs brillèrent à la lumière de la lanterne accrochée à sa ceinture. Puis il pouffa :
    “-A quoi tu t’attendais, franchement ?
    Lui-même ne le savait pas. Enfin, le chapeau et son propriétaire se détournèrent de l’intrus ayant fait irruption parmi eux sans y être invité.
    “-Un jour viendra où vos titres ronflant et la divine portée de vos soi-disant missions ne pourront plus vous protéger. Ce jour-là, les claques-genoux de ton genre pleureront et prieront en tentant de rassembler leurs propres tripes.
    Le balafré s’écarta du siège improvisé que son séant osseux occupait pour laisser son patron s’y installer.
    “-Et ce jour-là, il ne restera plus que les gens comme nous pour vous venger.
    Un haussement de sourcil, un regard furtif dans sa direction et un mouvement de main furent les seules indications que Carl offrit aux moines pour lui indiquer qu’il le congédiait.
    Hughes s'en empara d'un bond ridicule. Et c'est les mains refermées sur le tissu de sa toge trop longue qu'il s'éclipsa en sautillant à moitié dans la poudreuse, pour rejoindre ses frères sans ajouter un mot de plus.
    Et sous les rires moqueurs d'une demi-douzaine de tueurs, il retourna s’enfermer à doubles tours dans son monastère condamné à la ruine.

    “-Je comprends l’envie de partir. Il n’avait pas l’air d’avoir beaucoup de conversation.” Persifla Carl, sitôt débarrassé du moine. Quelques rires supplémentaires accueillirent cette nouvelle saillie, puis moururent doucement alors qu'un semblant de sérieux venait s'inscrire sur les traits si facilement moqueurs du Serpent.
    “-Qu'est-ce qu'on en fait, alors ?” Manda Slick, à la volée, en pointant du menton leur invitée.
    “-J'ai promis à Siame une protection et une escorte jusqu'en République.” Commença Carl tout en attrapant une gourde posée contre son tronc-siège pour boire une gorgée. L'annonce ne souffrit d'aucune forme de discussion. Darius comme Slick y veillèrent. Une fois désaltéré, le mercenaire reboucha le récipient, toussota et repris sur le ton de la conversation : “Et j'entends bien tenir ma parole, alors prenez-en soin.” Il se tourna vers la principale concernée. “Pour cette nuit, je pense que tu peux nous faire grâce d'un peu de place en retournant dormir parmi tes chevaliers-servants.” La référence aux occupants du monastère déclencha quelques nouveaux jappements de hyènes qu'il accompagna d'un énième ricanement. Et puis ses sourcils se froncèrent imperceptiblement, comme si le Serpent se forçait à garder son sérieux. “Pour le reste, à moins que tu n'aies de quoi te lancer dans le bivouac : je te ferai don de ma tente et irai dormir ailleurs.
    Tous les mercenaires encore éveillés échangèrent des œillades silencieuses. Alors Darius, assis contre sa propre demeure de toile et de piquets, s'appuya sur ses cuisses pour se lever dans un concert de craquement et marcher d'un pas lourd jusqu'à l'Ange.
    “-M'dame.” Gronda l'ancien forban en baissant la tête dans un geste de salut approximativement respectueux. Déjà, les autres Sanglots se repliaient dans leurs “chambres”, attribuant au vétéran regards amusés et salutations de la main qu'il leur rendit d'un grondement. “Je serai votre ombre pendant toute la durée du voyage. Darius, c'est mon nom.
    Carl l'observa faire pendant quelques instants, le regard voilé par ses propres songes, avant de s'en aller rejoindre la tente de Mila. En faisant preuve d'une délicatesse inattendue, il s'accroupit à l'entrée, murmura quelque chose que personne d'autre qu'elle n'entendit puis, lorsqu'une réponse lui vint, tordue par des pleurs, le Serpent se glissa à l'intérieur doucement.
    “-Je crois que vous avez déjà compris qu'il vous faudra faire preuve d'une grande prudence avec certains des nôtres, m'dame. Jamais ils n'oseront vous attaquer frontalement, maintenant. Mais certains pourraient vous faire de sales tours pour peu que l'occasion se présente. Si je m'absente et que le chef n'est pas là, restez à côté du grand costaud. Il peut faire peur, mais Josh’ est une valeur sûre.
    L'ombre qui avait saisi le moine se matérialisa parmi eux, brusquement, pour s'agenouiller près du feu et commencer à dérouler les bandages maintenant en place le masque mortuaire protégeant sa peau morte. Lentement, méthodiquement, il retira une à une chacune des bandelettes pour les déposer dans la neige jusqu'à ce qu'une première touffe de cheveux blancs, clairsemés, ne s'extirpe de son linceul de tissu et que le masque laisse place à une chair pâle et suppurante.
    Darius lorgna vers la silhouette longiligne qui, en leur faisant dos, épargnait au duo la vue de sa gueule ravagée par la peste, avant de reprendre son exposé.
    “-Nous partirons à sept heures. Alexey viendra vous chercher. A lui-aussi, vous pourrez faire confiance, mais il voyagera devant nous, jamais avec.
    Un millier d'étincelles rougeoyantes jaillirent dans l'air lorsque l'acier du masque s'écrasa parmi les braises. A l'aide d'une pince, son propriétaire retourna son faux-visage pour que la face intérieure chauffe davantage.
    Il y eut un cri de rage, féminin, unique et strident, qui s'extirpa de la tente où le chef de bande s'était introduit…suivit d’un flot de murmures étouffés par la toile.
    Les épaules du pestiféré furent agitées par un rire sans joie. Calmement, il attrapa son masque aux bords rougeoyants, appliqua quelques poignées de neiges dessus…
    Avant de le remettre sur son visage, en laissant un soupir plaintif filtrer de sa bouche aux bords collés par un mélange de pus et de larmes.
    “-Sept heures.” Répéta Alexey en tournant sa face de nouveau dissimulée en direction du vieux et de sa protégée. Au travers des fentes du crâne stylisé, ils purent croiser de grands yeux gris, exorbités par une douleur que l'habitude ne parvenait pas à amoindrir. Puis il attrapa ses bandelettes, se releva d'un bond avant de repartir dans les ombres, son arbalète en bandoulière, de la fumée s'échappant des chairs cautérisées par son propre masque.
    Une main couverte de bagues usées perdue dans la barbe qu'il lissait machinalement, Darius, tout en observant son comparse retourner dans son domaine, se permit un dernier commentaire.
    “-Personne ne vous en voudra si, par crainte ou manque de motivation, vous ne vous présentez pas à nous, demain.
    Et puis il s'éclipsa à son tour, pour arracher à la nuit froide quelques heures de repos.
    Personne d’autre ne vint la déranger, après ça.

    Au petit matin, les tentes étaient déjà pliées. Un timide soleil, à défaut de parvenir à faire fondre la neige, s’était au moins chargé de chasser les nuages. Fourrures et peaux d’animaux, enroulées puis attachées les unes aux autres par de robustes cordes, furent entassées à l’arrière de la charrette, de même que les paquetages de chacun. Les chevaux aux sabots partiellement gelés mais aux panses déjà remplis par un déjeuner à base de carottes et de foin gracieusement offert par leurs maîtres patibulaires, se tenaient prêts à bouger sitôt que Darius, assis à l’avant, ne claque de la langue. A ses côtés, Fergusshon, emmitouflé dans une laine elle-même recouverte d’une cape sombre, jurait -ironiquement- comme un charretier en blâmant les éléments pour ses difficultés à trouver le sommeil lors de la nuit précédente. Debout à quelques pas du véhicule aux roues grinçantes, Joshua le géant, appuyé sur l’énorme espadon à pointe carrée ayant un jour fait son infâmie, marmonnait dans sa barbe contre la malchance lui ayant coûté sa place à l’avant, perdue lors d’un pari avec l’emmitouflé précédemment mentionné. Avec Slick et Alexey, il allait devoir ouvrir la marche dans l'optique de détecter tout éventuel obstacle susceptible d’endommager leur transport. Accrochée d’une main à l’un des crochets de lanterne pendant sur le flanc de la charrette, Mila, se balançait de droite à gauche, sa main libre caressant de temps à autres la poignée de la machette reposant dans le fourreau à sa cuisse.
    Et Carl, avachi à l’arrière, une jambe pendant dans le vide, scrutait le monastère en triturant le bord de son chapeau entre ses mains gantées, tandis que le spectre au masque mortuaire qui lui servait d’éclaireur s’en allait chercher leur nouvelle cliente.
    “-Dix contre un qu’elle ne vient pas.” Paria Fergusshon, à l’avant.
    “-On est même pas dix, pauvre connard.” Lui répondit Joshua.
    Ils rirent, tous. Et puis Mila cessa ses balancements pour rejoindre le plancher des vaches et grincer :
    “-Et moi je vous parie que c’en est pas une vraie.”
    Les yeux de Carl se plissèrent lorsqu’elle vint le défier du regard en passant devant lui. Manifestation, leur petite conversation nocturne n'avait pas suffit à éteindre les doutes ayant su percer au travers de la folie de sa médecin attitrée.
    “-Ça te tuerais d’admettre que tu as eu tort, hein?
    -Dit-il.” Pouffa la tueuse en disparaissant de son champ de vision pour aller se pendre aux crochets de l’autre côté de la diligence.
    “-C’est vrai qu’elle n’a pas d’ailes.” Tenta Joshua. Le Serpent le fusilla du regard et le géant s’en alla ouvrir la marche sans rien ajouter.
    “-Si j’ai tort, tu pourras en faire ce que tu veux, cocotte.” Accorda-t-il, bon joueur, alors qu’une porte s’ouvrait face à Alexey, au loin.
    Le ronronnement d’approbation qui s’extirpa de la gorge de Mila inquiéta l’entièreté des membres de l’équipe, à l’exception du chef de bande. Et c’est dans un ricanement sinistre qu’elle lorgna à son tour en direction du monastère.
    “-Alors, finalement... moi-aussi, j’ai bien envie qu’elle vienne…”
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  • Dim 2 Juin - 11:37
    Carl était un mauvais menteur. Pas parce qu’il mentait mal, non, parce qu’il se riait de la vie—et qu’il voulut qu’on sache qu’il le faisait. Les dents dénudées, décharnées, du mortel avaient brillé à la lueur sépulcrale de la lune ; et la gorge de Siame s’était contractée en réponse. Tout chez lui se déclinait en lignes tranchantes : ses dents, oui ; ses regards aussi, tout comme ses sourires ; la suggestion de son ossature comme son cartilage ; et même cette voix, éraillée, qui lui sifflait encore dans l’oreille...

    L’Ange se trouvait dans une position inconfortable. C’était évident, tout ça ne présageait rien de bon. Il jouait selon ses propres règles et elle commençait tout juste à en comprendre la teneur. Parce qu’il feignait la connivence, et que chaque mot échangé sonnait faux : parce que chaque parole se partageait entre la farce et la menace. Parce que son amitié, sa façon de mettre la lumière sur ceux qui l’entouraient n’était qu’une manière pour lui de faire régner sa petite terreur—de les tenir les autres par les couilles, tout en s'aspergeant allègrement du parfum révoltant de l’impunité. Il rendait son approbation indispensable, si bien que quiconque, à côté, ne pouvait que se sentir figurant. Elle devait l’admettre, il se montrait malin—et cela réveillait en elle une espèce de petite rébellion, de celle qui, au fond, n’avait aucune envie de le laisser s’en tirer si facilement.

    Hugues, parmi les Sanglots, c’était un drôle de tableau. Le pauvre occupa la place qu’elle-même avait tenue quelques instants plus tôt. Siame dirigea son regard vers le gamin défiguré, avant d’en revenir à Carl et au spectacle qui se déroulait dès lors sous ses yeux. Autour, le groupe s’était tu. Et le moine ; lui, n’avait pas osé rétorquer quoi que ce soit. C’est à peine s’il était parvenu à soutenir le regard qui lui fut adressé. Ainsi donc, tout le monde avait le droit à sa propre version du petit duel de regards… Le frère se releva avec la pâleur d’un cadavre—mais bel et bien vivant. Sa lèvre trembla, tandis qu’on le questionnait—lui, incapable d’apporter la moindre réponse. Et pourtant, Hugues savait parfaitement ce qu’il avait espéré faire en prenant le risque de s’aventurer jusqu’au campement. Le frocard s’était simplement dégonflé. À la véritable rencontre de l’Ange – la Messagère de ses Dieux – il s’était, lui aussi, sentit pousser des ailes. Il s’était découvert une frasque de jeune homme, d’aventurier—du gamin qui se transforme en voleur pour la première fois, devant l’appel d’un joli joyau. Une poussée déraisonnée s’était emparée de lui et avait chassé la couardise déplorable avec laquelle il était fatalement né. Quelque chose en lui avait hurlé “vas-y, vas-y !” : son courage avait jailli comme un soufflé bien gonflé, et aussitôt face à la première secousse—il s'était affaissé en un plat lamentable. On avait beau s’auréoler de toute la braverie du monde, face à des coupe-jarrets ; des criminels ; des monstres sanguinaires, il fallait un peu plus qu’une poussée d’ailes. Hugues s’en était allé, la queue entre les jambes, sous l’hilarité du groupe. Siame, elle, n’y prêta pas d’attention. Son regard se retourna seulement vers le groupe lorsqu’elle entendit son nom prononcé.

    J’aime assez cette idée, avait-elle déclaré dans une expression où il était vain de chercher la moindre émotion, lorsque les rires s’étaient finalement calmés. Merci.

    Darius, le pépé du groupe, s’était levé pour se présenter. Elle crut entendre ses genoux craquer, et il avait avalé la distance qui les séparait. Siame lui rendit son salut retour. Il la mettait en garde – de manière tout à fait charmante –, et elle sentit un léger pli de sarcasme poindre au coin de sa joue. C’était bien plus qu’un avertissement, en vérité : c’était l’annonce d’un futur à venir. Tandis qu’il parlait, elle glissa un regard à “Josh’”, le colosse, qui lui fut nommé, l’examinant un instant sous toutes ses coutures, avant de lui offrir un hochement de tête.

    J’ai bien compris. Je vous remercie de votre sollicitude, Darius.

    À défaut de se montrer plus aimable à cet instant, elle apprécie silencieusement les conseils du “vieillard”. Il n’y avait aucunement besoin de faire dans l’excès de zèle lorsque le petit groupe de tueurs se suffisait à lui-même à cette occasion—et s’adapter n’était rien d’autre qu’une manière de plus de survivre dans un monde comme celui-ci. Les cris éplorés qui viennent de la tente – où se tient alors ce que Siame considère comme un conseil de guerre imaginaire – et le discours de l’homme qui lui fait face n’en est qu’une preuve supplémentaire. S’il s’agissait de s’amoindrir et de s’effacer pour parvenir à subsister à cette épreuve que s’annonçait être les Sanglots, l'Ange acceptait de le faire, pour un temps. Oh, c’est une copie un peu insipide qui se fait alors d'elle, loin de celle qu’elle est véritablement : mais parfois, il fallait savoir mettre de côté sa petite folie personnelle pour espérer accomplir quelque chose. Les présentations se poursuivent et Siame glisse son regard sur Alexey—le squelette, dont la silhouette accroupie se découpe alors sur les flammes. De dos, il cachait son visage fondu comme du goudron chaud. Pour l’heure, il est celui qu'elle appréhende le moins : pas parce qu’elle déconsidère ses capacités à faire juter une cervelle par un nez – elle a bien compris qu’autrement, il ne serait pas ici –, mais parce qu’il se tient loin, et qu’il parle peu. Comme un animal sauvage.

    Sept heures, c’est entendu. Darius lui fait part de la possibilité qu’elle a, si l’idée lui venait de se dégonfler. Mais Siame a compris, depuis son retour dans ce Monde, qu’elle n’a qu’une seule option. Elle écouta ses paroles avec attention et lui décocha un sourire faussement doux. Mais moi si. Je m’en voudrais.

    Peut-être était-ce là un choix désastreux, peut-être que le prix de ce voyage parmi eux, sans qu’elle ne le sache encore, fut trop grand pour prendre ce risque. Mais le Monde lui demandait un prix exorbitant pour vivre, alors…


    Quand elle retrouve le confort tout relatif du petit monastère, Hugues l’attend, dans l’angle d’un couloir. Il se tritouille les doigts, la regarde approcher avec son air de chien battu. Siame l’attrape au vol sans le moindre ménagement. Ses doigts se referment vivement sur le col de son habit monastique, et elle l’attire à elle, colle son nez au sien. Sa main vibre d’une frustration qu’il ne lui comprend pas – comment pourrait-il ? – et il se met à bafouiller quelques mots, avant que…

    Où aviez-vous la tête, sérieusement ?! Ses mots sont un murmure, mais sifflent, comme une claque, et une chose furtive se tortille dans les yeux de l’Ange. Quelque chose qu’il n’avait pas espéré voir dans ses yeux d’une créature divine, comme elle.

    Le sang qui colore sa narine, petit souvenir de son échange avec le chef de la bande de tueurs, se met à couler de plus belle, dans un long sillon pourpre, très satisfaisant. La chair de son visage se crispe, et devient une grimace.

    — Je… Je ne peux pas vous laisser partir avec eux seule ! Je vais vous acc…

    Comme si elle pouvait lire dans ses pensées, Siame l’arrêta net, d’un claquement de langue hargneux.

    N’y songez même pas. Ne songez même pas à terminer cette phrase, ou j’érigerais sur les murs de ce monastère une plaque commémorant ce jour comme votre date de mort. Vous avez perdu la raison.

    — Vous avez besoin de quelqu’un pour panser vos plaies !

    Si vous faites ça, vous ne pourrez jamais remettre les pieds ici ! On ne quitte pas les Ordres avec l’espoir d’y revenir. Il tenta de se justifier, commença à balbutier quelques incohérences, avant qu’elle ne le coupe à nouveau. Hugues, écoutez-moi. Vous allez retourner dans votre chambre, et demain, à l’aube, vous reprendrez votre routine habituelle. Tout le monde ici fera comme si tout ça n’était jamais arrivé. Bravo pour la tentative de bravoure, mais cette petite folie audacieuse prend fin ici et maintenant.

    Elle relâcha finalement le col du moine. Siame ne s’inquiétait pas spécifiquement du sort du frère. Au contraire, à vrai dire, s’il pouvait servir de souffre douleur à sa place, il ne lui viendrait pas à l’idée de s’en plaindre. Non, ce qui l’agaçait davantage, c’était qu’il représentait alors une entrave à sa crédibilité. Et qu’elle n’avait pas la moindre envie de devoir faire du babysitting.

    Autrement, je vous tuerai moi-même.

    L’impassibilité glacée avec laquelle elle le dit doucha toute volonté chez le moine. Hugues en est convaincu désormais : cette femme n’était pas un Ange. C’était une alien. Comment pouvait-elle passer du tout au rien, et du rien au tout, en l’espace d’un claquement de doigt ? Tentait-elle seulement de lui faire peur – comme si sa petite aventure nocturne au sein de la petite bande ne lui avait pas suffi –, et eut-il l’idée d’y voir ici l’effort non avoué de lui épargner un sort plus funeste encore ? C’était le problème, lorsqu’on se donnait l’apparence d’une froideur à toute épreuve. Il y avait toujours des types tartes à bouffer des pieds de chaises pour y voir là une cuirasse sous laquelle se cacherait quelque chose de plus doux, de plus tendre, quelque chose à sauver.

    Et elle était partie, le lendemain matin. À sept heures. Le frère Hugues ne s’était pas présenté à la messe ce matin-ci. Il l’avait regardé rejoindre l’homme au masque, derrière la vitre embuée de sa petite chambre. Les deux avaient échangé un regard – pas le moindre mot – et avaient quitté l’enceinte du monastère. Il ne la reverrait plus jamais.

    Cette fois-ci, lorsque Siame arriva au campement, elle savait à quoi s’attendre. Les tentes avaient été repliées, et tous les Sanglots se tenaient prêts à partir. Il y eut un flottement, congestionné, à leur arrivée, et l’Ange perçut dans l’air les messages cachés, les questions tues et les menaces voilées : le rapport de force qui se manifestait parmi les acteurs du groupe. Elle eut le sentiment qu’on ne la regardait pas vraiment, qu’on regardait derrière elle, comme si quelque chose lui avait manqué à cet endroit précis. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre. Ils se demandaient tous la même chose : “où sont-elles ?”. La question se lisait sous tous les visages. On lui avait déjà demandé. Avec plus ou moins de soin, avec plus ou moins de délicatesse ou de subtilité : mais c’était toujours la même question. Siame sent une tension dans son ventre, un murmure d’incertitude qui vient la pousser du bout du doigt. Elle comprend alors que ses ailes, sa race, serait autant sa porte de sortie que sa perdition dans ce Monde-ci et qu’il lui faudrait se justifier lorsqu’on lui posera la question. Elle se demande lequel d’entre eux sera le premier à le faire. La fille, qui la dévisageait, frétillait désormais comme un chat prêt à jouer avec une souris (possible) – Darius, avec ses yeux noirs et mélancoliques, qui avait pour lui, la finesse de ses années (probable, mais elle doutait) – Alexey… (non) – Joshua, la brute épaisse, à qui elle accordait sans mal une tendance à parler avant de réfléchir (pourquoi pas) – ou… lui—qui se donnait l’air de vous scruter jusqu’au fond de l’âme et d’y lire tous vos affreux secrets, spécifiquement ceux que vous auriez préféré oublier.

    Je suis prête.

    Nous étions le 31 décembre. Le froid mordant s’invitait dans chaque pli des manteaux, comme un invité indésirable, comme une lame glacée lancée pour vous entailler la peau. Le soleil à peine levé peinait à réchauffer l’atmosphère, et Siame considérait sans mal qu’il aurait fallu plus que quelques timides rayons dorés pour rendre la troupe plus avenante. On avait quitté les abords du monastère sans un regard en arrière. L’Ange avait regardé Slick et Alexey prendre les devants et peinait désormais à distinguer leur silhouette à travers les pins se dressant sur le chemin. La route, elle, était tapissée d’une neige immaculée, et chaque trace laissée était la preuve de leur passage. Le silence pesait lourdement, seulement rompu par le claquement sinistre des lanternes. Une belle journée d’hiver, aurait-on volontiers avoué, mais l’Ange savait que dans n’importe quelle beauté se cachait une menace sournoise—une invitation que seuls les plus fous et les désespérés acceptaient. Son regard lorgna attentivement sur ceux qui l'accompagnaient, passant d’une silhouette à l’autre. Fou, fou… Désespéré. Les deux. Fou… compta-t-elle en son for intérieur.

    Venait-elle de se livrer elle-même en pâture ?




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  • Sam 8 Juin - 16:21
    “-Je déteste la neige.” Pesta Fergusshon, les bras enfouis dans les manches, sa tête enfoncée dans son écharpe. Un cahot de plus secoua la caravane toute entière. L'un des deux chevaux, celui à la robe entièrement noire que Darius appelait “le méchant”, se mit à renacler en agitant sa grosse tête d'avant en arrière, tel un enfant demeuré. La banquette avant, que le bellâtre partageait avec Darius et ses rênes qu'il n'échangerait avec personne, vibra durement pendant quelques secondes, puis le calme revint. Un coup d'œil en direction du vieux pirate lui indiqua que cette mésaventure ne l'avait absolument pas perturbé, et que la perspective de perdre des morceaux du véhicule alors qu'ils descendaient une pente abrupte, sur une route trop petite, située entre une paroi inégale bordant la route, à droite, et un précipice offrant une vue diablement ouverte sur la pointe du sommet d'arbres épineux, quelques quinzaines de mètres plus bas, à gauche, ne semblait pas même lui venir à l'esprit.
    “-Détends-toi.” Ordonna le vétéran en mâchonnant la tige d'une pipe coincée entre ses dents. “Continues à te plaindre et regarde de ton côté plutôt que du mien.
    Ferg’ acquiesça. De son côté, il y avait un mur gelé et rien de plus. Contre la toile de la caravane, Mila faisait ses cabrioles suicidaires en se balançant comme elle le souhaitait au bord du vide, grand bien lui en fasse ! Il refusait de risquer sa vie pour l'inciter au calme, cette fois. Si attirante soit-elle, sa folie la rendait aussi inatteignable que la statue de glace que le patron avait invité à l’arrière.
    En sa qualité de bellâtre, Ferg’ commençait d’ailleurs à se sentir plus que frustré. Pas chauvin pour un sou, il n’avait pas même versé une larme lorsque le monde s’était retourné contre son pays natal. La guerre et les drames pour une bande de mercenaire c’était -ou du moins ça aurait dû être- le rêve. Mais défaite après défaite…Massacres après massacres…Les jouvencelles à l’empourprement facile avaient commencé à se faire rare. Et plus le groupe s’était vu contraint de reculer -toujours plus loin- dans les terres désolées pour échapper à la colère reikoise comme à celle des titans et de leurs monstres, plus les rares jouvencelles restantes partageaient avec Mila beaucoup trop de points communs pour un lâche comme lui. Frustré, il l’était bien plus que ses camarades qui, pour la plupart, éprouvaient simplement de la satisfaction en riant au nez de la mort en refusant d’admettre qu’ils étaient déjà tous, à leur manière, avec un pied dans le royaume des gardiens.
    Ferg’ était un homme de la vie, avec tout ce que ça impliquait. Si il défiait la mort, c’était d’abord pour raconter des belles histoires à de belles femmes peu farouches.
    Et maintenant qu’il y pensait, les évènements récents lui avaient permis d’emmagasiner quelques nouveaux récits qui tardaient à trouver un auditoire digne de ce nom…
    Son bras gauche se posa contre le dossier de la banquette et, tandis que son bassin pivotait pour permettre à ses grands yeux bleus de détailler la beauté à l’arrière, Darius l’interrompit :
    “-N’y pense même pas.
    Une grimace renfrognée apparut sur les traits impeccables du séducteur. Le nez froncé et les épaules haussées, Fergusshon se réinstalla correctement sur son siège en se rappelant par la même occasion qu’il craignait que le véhicule bascule dans le vide.
    “-A quoi pourrais-je bien penser, nous sommes à un nid-de-poule de basculer dans le vide.” Rétorqua le blond en frottant ses mains l’une contre l’autre dans l’espoir de les réchauffer.
    Darius ne répondit pas. Pas vraiment.
    Il se contenta de laisser échapper un rire rocailleux, en faisant claquer ses rênes pour accélérer un peu plus la descente.

    Contre la tenture de la caravane, Mila se balançait comme la démente dont elle aimait tant prendre le rôle. Le rictus tordant ses lèvres et dévoilant ses dents n'avait que peu de choses à voir avec un réel amusement. C'était un avertissement destiné au monde et, tout particulièrement, à ceux qui osaient commettre le sacrilège ultime en se faisant passer pour les anciens idoles de son pays en flamme. Aussi enjouée paraissait-elle, les yeux de la médecin du groupe fixaient l’horizon et les pins en contrebas en s’efforçant de retenir des larmes de nostalgie.
    Puisque ce territoire, puni par les dieux eux-mêmes, qui ne lui avait causé bien trop souvent que de la douleur…Restait son monde. C’était aux portes de Bénédictus qu’elle avait rencontré sa raison de vivre. Au milieu des pins argentés que la jeune fille perdue s’était transformée en arme humaine, sous les rires et les encouragements de ses frères d’armes. Au bord de la plage du Doreï, lorsque ses pieds nus s’étaient enfoncés dans le sable chaud et que le clapotis des vagues avaient accompagné le concert de la bande de troubadours que Carl avait payé pour récompenser la fidélité de ses hommes, Mila s’était rendue compte que l’existence pouvait être autre chose qu’une succession de douleurs infligée à soi-même ou aux autres. La contemplation et les Sanglots l’avaient sauvé à égale mesure.
    Et maintenant, elle contemplait la mort d’une culture entière en compagnie de ce qui restait de la troupe, forcée de souffrir la présence de celle qui souillait les vieilles croyances en se faisant passer pour une ange jusqu’à ce que son imposture éclate au grand jour.
    Alors Mila souriait, oui.
    Pour éviter de pleurer.

    Le regard mort du Serpent fixait l’extérieur par l’arrière de la tente du chariot. Avachi contre les paquetages empilés, sa main droite caressant négligemment le bois taillé de l'arbalète reposant sur ses genoux et son habituel sourire rivé sur les lèvres, il paraissait dans son élément malgré les circonstances. Lorsqu'une bourrasque particulièrement vivace venait s'engouffrer à l'intérieur en malmenant la toile autour d'eux, ses doigts gantés se crispaient sur son arme, comme pour la maintenir un peu plus contre lui par crainte que l'inconfort ne la fasse s’enfuir.
    Les heures avaient défilé depuis la mise en route de leur petite troupe. La neige s’était remise à choir des cieux dès la fin de la première demi-heure. Elle tombait désormais à gros flocon, à tel point que les sillons qu’ils laissaient derrière-eux se voyaient recouvrir à vue d’œil dès lors que la route sinueuse les forçait à ralentir pour effectuer une manœuvre quelconque.
    Les chevaux n’appréciaient pas ça. Ces bêtes capricieuses ne leur appartenaient même pas, tout comme cette carriole branlante s'efforçant de les porter. Leurs précédents possesseurs n’en auraient plus jamais besoin puisque les Sanglots s’étaient chargés d’achever ceux que les goules n’avaient pas complètement mangés, lorsqu’ils les avaient découverts. Miraculeusement, deux des quatres canassons avaient échappé au carnage, et c’était eux qui subissaient depuis lors l’excès de zèle de Darius et l’empressement de tous les autres.
    “-Est-ce que vous saviez ?” Cracha-t-il soudainement, en daignant enfin lâcher du regard la route, derrière-eux.
    L'ombre d'une curiosité véritable se manifesta sur ses traits, les adoucissant dans l'élan tandis qu'il s'adressait à leur bagage le plus vif, en brisant le silence qui s'était installé en même temps qu'elle, parmi eux.
    “-Je veux dire, lorsque les dieux ont fait les anges, est-ce que vous étiez au courant, toi et les tiens, qu'un jour, ils vous utiliseraient pour tenter de nous détruire ?
    Un ricanement secoua sa carcasse. Il toussa, souleva son chapeau le temps de lisser les cheveux en bataille dessous, puis continua en jetant son arbalète parmi les paquetages avec une désinvolture n'ayant rien à envier aux soins qu'il avait apportés à l'arme, les heures précédentes.
    “-Parce que, quand on y pense : les dieux nous ont tous créés, non? Ils savaient ce que l'humanité allait devenir, ils devaient donc avoir prédit cette foutue guerre, et les autres qui ont suivi. Est-ce qu'ils vous avaient préparé à combattre? Ou est-ce que vous l'avez découvert en même temps que nous ?
    Quelque chose de dangereusement proche de la convoitise se mit à danser dans les prunelles venimeuses du serpent tandis qu'il les braquait sur son invité, la scrutant avec une impatience qui aurait pu paraître enfantine si l'indice d'une obsession maladive ne se devinait pas dans sa bouche entrouverte. Subtilement, son regard quitta celui de la principale concernée pour dériver un peu, juste au-dessus de l'une de ses frêles épaules. Et tandis que l'ombre d'une autre question, la plus attendue, la plus évidente de toutes au vu du contexte, menaçait lentement de prendre forme, une secousse de trop agita le bois usé alors qu'un hennissement se faisait entendre, à l'avant.

    “-Bordel.
    Ils étaient quatre. Le cinquième pendait à la branche de l’unique arbre dominant un carrefour de chemins, à une soixantaine de pas de la caravane des Sanglots. Debout sur la rampe avant de cette dernière, Darius usait de sa longue vue pour tenter de voir si Slick serrait la main du plus grand ou le menaçait d’une dague braquée sur le bas-ventre. Les deux cas de figure s’étaient déjà présentés au préalable, un nombre incalculable de fois. Mila, sur le plancher des vaches, avait tiré sa lame de son fourreau tandis que Fergusshon, aux côtés du vieux, plissait ses mires, les mains dans les poches et le front soucieux, sans savoir s'il devait tirer son arme ou son plus beau sourire.
    “-Un problème ?” Souffla Carl en les rejoignant, la neige craquant sous le cuir de ses bottes.
    “-On sait pas trop, pour être honnête.” Avoua le bellâtre avant de porter son regard sur la silhouette longiligne de l’ange, derrière son chef. Son choix se porta finalement sur le plus beau sourire. “Bonjour mamzelle !
    Le coude de Darius, en s’engouffrant entre ses côtes, lui décocha un râle de douleur.
    “-Je ne vois pas Alexey.” Grommela le vieux pirate en se relançant dans une énième inspection des alentours avec sa longue vue. Dans la lentille grossissante, il passa en revue l’Ouest à l’Est, contempla les profondeurs du sous-bois dans lequel descendait le chemin de gauche, et les hauteurs enneigées vers lesquels continuait son opposé. “Ni Joshua.
    Les yeux du serpent s’étirèrent alors qu’il passait en revue les silhouettes éloignées. L’une d’elle portait quelque chose à bout de bras. Quelque chose d’emberlificoté dans un amas de chiffons.
    “-C’est un gosse?
    Darius haussa les épaules.
    “-Ou quelque chose qu’elle fait passer pour un gosse.”Un grognement filtra de ses lèvres rendues humides par la neige fondant dans sa moustache. “Ils nous regardent.
    -Retourne à l’intérieur, Siame.” Soupira Carl en commençant à s’avancer pour couvrir la distance les séparant de l’autre attroupement, sans vérifier si elle l’écoutait ou non.
    Mila s’élança à sa suite. Ferg l’imita.
    Et Darius reposa son séant sur la banquette de la caravane, après avoir pris soin de dégainer son sabre pour le déposer à la place encore chaude du bellâtre s’éloignant à vue d'œil de leur unique moyen de survie.

    “-Ils n’ont pas toujours été aussi sinistres, vous savez.” Risqua Darius en jetant un regard à l’arrière du véhicule, après que la première demie-heure de parlotte soit passée sans qu’aucun des deux groupes lointains n’ait tiré la moindre lame. “Certains sont même de bons gamins, au départ.
    Mais au départ, tout le monde ne l’était-il pas? A force de répéter la même rengaine, alors que ses anciens protégés embrassaient avec de plus en plus d’ardeur la voie que le serpent avait tracée pour eux, le vieux mercenaire éprouvait de plus en plus de difficulté à ne serait-ce que paraître convaincu par ses propres paroles. Quand remontait la dernière fois où ils n’avaient pas paru fondamentalement sinistres, en réalité? Y’avait-il eu un seul instant où Mila ou Slick n’avaient pas semblé être les créatures les plus pathétiques et cruelles de cette partie du continent? Peut-être n’était-ce pas plus mal d’ailleurs. Les bons gamins mouraient vite, ces temps-ci. Peut-être fallait-il être un sale gosse pour espérer survivre, au final.
    Après tout, lui-même, à leur âge, avait raisonné de la même manière… jusqu’à ce que le poids de ses propres péchés devienne trop lourd à supporter en présence des justes.
    Au loin, les Sanglots décrochaient le pendu pour le déposer délicatement aux pieds de ce qui devait être les restes de sa famille. La femme du groupe s’humilia en gratifiant d’un baiser les mains couvertes de bagues de Fergusshon tandis que le fils le plus robustes attribuait une accolade amicale à Slick.
    Et puis ils se séparèrent. La famille s’empara du cadavre pour s’engouffrer dans le sous-bois…Mais pas avant d’avoir légué à un Carl trop souriant un don, sous la forme d’une petite créature innocente enrobée dans un lange de fortune.
    “-Oh non…” Se lamenta le pirate en voyant son dirigeant revenir, encadré par ses camarades, les bras alourdis par le nourrisson.

    “-Le Reike est déjà là.” Entama Carl en se hissant à l’arrière pour déposer l’enfant au milieu des paquetages avec à peine plus de soins qu’il ne l’avait fait plus tôt, avec son arbalète. “Ils sont tombés sur une patrouille qui a un peu malmené la mère et pendu le père de famille alors qu’ils essayaient de rejoindre Célestia. La mère a pris peur et son fils le plus futé l’a convaincue de nous léguer la gamine, dès qu’ils ont appris qu’on faisait route vers la république. Le pèlerinage est un peu trop raide pour une gosse d’un an et demi semble-t-il. Je suis un saint homme, selon la génitrice du môme.
    Les gazouillis provenant du lange lui décrochèrent une grimace de dégoût, qu’il camoufla dans une quinte de toux. Une oeillade en direction de Siame, accompagnée d’un sourire narquois plus tard, il reprenait :
    “-Si on te pose la question, tu n’es plus une ange mais la mère de ce tendre bout de chou. Ce sera plus simple de te faire passer pour une veuve éplorée à la frontière républicaine, enfin si elle ne crève pas avant. On improvisera sinon.” Son attention se détourna de l’ange pour se porter vers l’avant. “Quelqu’un sait quoi faire d’un gosse?
    Fergusshon répondit avec un engouement que personne ne lui aurait soupçonné.
    “-Je me suis occupé de mon petit frère quand il était un petit peu plus jeune qu’elle, ouai.
    -Et Alexey?” Interrompit Darius. “Josh’?
    Carl le fusilla du regard.
    “-Ils sont partis à la recherche de la patrouille.” D’un mouvement de la main, il encouragea le cochet désigné à faire son office. Lentement, les roues se remirent en mouvement. “Mila les rejoint.
    Son dos alla se reposer contre son dossier improvisé alors qu’il étendait ses jambes contre le bois de la carriole une fois de plus. Enfin, il rattribua son attention à l’invitée des Sanglots.
    “-J’espère que tu aimes les enfants.
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  • Ven 21 Juin - 18:48
    Est-ce que vous saviez ?” Siame penche la tête sur le côté. La question lui semble un peu absurde—et tout ça se lit sur la courbe spirituelle de ses sourcils. Elle l’avait écouté, patiente, incertaine de la provenance des émotions qui voyageaient alors sur la face du mortel. Ses mots comblaient le silence dans la caravane—et bien que le silence ne l’avait jamais embarrassée, Siame se sentait étrangement reconnaissante pour le bavardage. Elle avait le sentiment de se momifier à nouveau, entre le froid qui raffermissait sa peau déjà trop pâle et faisait geler ses os. Si en plus, elle ne parlait pas, quel était l’intérêt d’avoir retrouvé sa vie ? L’Ange observa son vis-à-vis un instant, sa veste froissée par le voyage, son chapeau qu’il replaçait correctement, et ses lèvres entrouvertes qui lui donnaient moins l’air d’un criminel que celui d’un petit garçon trop pressé d'assouvir sa curiosité… Elle couve le regard curieux, intrusif, qui dévie au-dessus de ses épaules d’un très léger sourire—sans qu’il ne s’agisse réellement d’une invitation, mais plutôt la manifestation de sa propre curiosité : comme pour alors mesurer à quel point il est prêt à assumer la question qui rôde dans ses yeux intelligents. Va-t-il lui demander ? Mais la voiture s’arrête soudainement.

    Siame quitte l’arrière de la carriole pour suivre Carl, retrouve avec lui le groupe qui s’était rassemblé, jeta un coup d'œil dans la même direction. Elle dut plisser les yeux pour distinguer les visages au loin et tout ça ne lui inspirait aucune confiance. Son attention fut rameutée par un “bonjour mamzelle” et l'Ange détourna le regard pour poser ses yeux de silex, attentifs, sur l’homme qui n’avait cessé de lorgner dans sa direction depuis qu’ils avaient quitté le monastère. Pendant un quart de seconde, elle s’en amuse presque : s’est toujours amusée des mortels manifestant l’audace presque enfantine d’omettre de la considérer comme défendue. Ou bien étaient-ils justement poussés par l’attrait séduisant de l’interdit ? Le joli garçon n’est pas méchant. Juste un curieux poisson. Juste un homme, comme on en croise tant. L’Ange plisse le nez en guise de salutations, l’air de dire “aïe”, quand le coude de Darius s’enfonce douloureusement dans le flanc du bonhomme. Et quand Carl l’invite à retourner dans la caravane, Siame ne bronche pas. Ils sont assez, ils sont rôdés, ils savent ce qu’ils font. Elle ne représenterait qu’une entrave idiote en voulant trouver sa place là où elle n’en a pas. Le groupe progresse au loin, s’enfonçant un peu plus parmi les vestiges du Shoumei.

    Le bois de la caravane avait grincé sous ses pas lorsqu’elle s’était approchée de Darius pour observer avec lui ce qui se déroulait au loin, près de l’arbre. Elle s’était assise sur une petite caisse, juste à côté. Sa remarque la fait sourire doucement et Siame secoue très lentement la tête de gauche à droite pour démentir son embarras.

    Je n’aurais pas voulu d’un groupe de bons gamins pour accomplir ce voyage. Les bons gamins partent toujours les premiers. Ne vous en faites pas. Tout ce qui m'importe c'est... Ses yeux se plissent davantage, quand elle les voit revenir dans leur direction. Ils reviennent, pense-t-elle à haute voix. Avec un…

    Quelques secondes plus tard, on lui colle le bambin dans les bras, Siame reste incongrue le temps d’un instant. On ne lui laisse pas le choix, et elle doit bien l’avouer, le plan est bon. D’autant plus qu’ils entraient désormais en territoire ennemi. Personne ne soupçonne jamais les mères. Pourtant, loin de s’en réjouir, quelque chose vient lui cheviller le cœur. Pendant l’espace d’une seconde, elle dévisage le gamin comme si elle allait le bouffer. Le mortel avait levé vers elle des grands yeux clairs, si doux, si indiciblement confiants, qu’elle n’avait pu que finir par se sentir bouleversée. Elle avait détourné les siens, feignant l’indifférence.

    Je m’en occupe, avait-elle rétorqué et son regard s’était durci éloquemment, tandis que Fergusshon s’approchait déjà dangereusement. Elle avait pris une expression un peu plus apaisée pour continuer : ne craignez rien, j’ai l’habitude. Avant de… – elle marqua une courte pause pour se reprendre –, avant, j’étais accoucheuse. Mais de là à dire qu’elle aimait les enfants, il y avait un monde. Si j’ai besoin d’aide, je vous demanderai, le rassure-t-elle en calant un peu mieux le bambin dans ses bras.

    L’Ange s’était détournée pour reprendre sa place dans la caravane. Dans ses bras, l’enfant se met à gigoter et à pleurer de plus belle. Quel enfer. Siame se redresse et vient faire glisser son petit doigt dans la bouche du bébé, qui s’apaise immédiatement. Il se met à le téter et à le mordiller sans la moindre retenue, en continuant de la regarder avec ses grands yeux. L’une de ses petites mains attrape la mèche blanche qui retombe devant le visage de l’Ange—qui fronce les sourcils pour lui manifester qu’elle n’est pas sensible le moins du monde à son affreuse et écœurante mignonnerie. Durant une seconde, elle songe à demander s’il a un nom, puis chasse aussitôt la question. “C’est plus simple quand ils n’ont pas encore été nommés.” Combien de fois l’avait-elle dit à des mères désespérées ? Siame sait être une sœur, mais elle n’a jamais su être une mère. Pas véritablement. Pas celle d’un enfant. Encore moins du sien.

    Pourtant c’est là une étape de vie par laquelle toutes les femmes passent un jour, pas vrai ? Tout ça ne lui était pas non plus inconnu, à elle qui avait plus goûté à la grossesse et à la naissance par procuration, à travers sa sœur, à travers toutes les femmes qu’elle a un jour aidé à accoucher. Pourtant, Siame aussi a ses propres secrets. De lointains secrets, tus si longtemps qu’elle a presque failli les oublier. Elle se rappelle de la première fois – lorsqu’elle déambulait encore dans l’ancienne Célestia, tout près de la fontaine – qu’elle avait sentie sa poitrine la peser avant qu’une douleur ne la prenne et que le devant de sa robe ne mouille et goutte sur les pavés. D’un liquide à la couleur des cierges ou des os… Ou de lait. L'Ange avait regardé la chose stupéfaite, comme si le ciel était en train de lui tomber sur la tête. Elle connaissait le phénomène—n’avait jamais cru que cela lui arriverait un jour à elle. Elle peste, maudit le responsable de toutes les façons. Sa réalité se déchire. Elle n’en veut pas. Non, elle n’en veut pas. Et elle ne l’aurait pas. Combien de nonnes avait-elle fait avorter dans le secret ? Elle n’avait qu’à recommencer… Mais Siame avait échoué. Devant le fait accompli, crochet dans une main, potion dans l’autre, elle s’était prise à hésiter. Toute son attention focalisée sur elle-même et sur cette chose vivante, qui poussait comme une plante empoisonnée dans ses entrailles. Cette chose encore trop petite pour véritablement compter comme une personne. Sa main s’était posée sur son ventre, et elle s’était imaginé sentir un second cœur battre, juste là, dans le creux de sa paume. Elle avait pensé à sa sœur, aux enfants qui ne naissent pas, à ceux qui sont volés, à ceux qui ouvrent les yeux pour les refermer aussitôt, à jamais. La culpabilité avait grouillé dans son ventre. “Idiote”. “Tu sais ce que tu as à faire”. Il lui fallait rester seule, si elle voulait vivre et survivre…

    Elle avait caché sa grossesse pendant deux années durant. À sa sœur, au Monde, à tous. Avait caché ce ventre d’abord à peine visible entre ses bras, puis derrière des robes trop amples, derrière son absence et son isolement. Ce second cœur s’était entêté à battre. Jusqu’au jour où…

    Un soir de 31 décembre.

    Siame atteint le sommet de la montagne, bat des ailes jusqu’à une crevasse. Elle s’y enfonce sans se retourner. Cela fait des mois qu’elle cherche le lieu parfait. Ici, il lui faut dévaler le couloir rocheux jusqu’à une cave souterraine. Un bassin naturel scintille sous un tunnel lumineux. Ici, personne ne la verra, personne ne l’entendra. Siame refuse qu’on l’assiste. Elle sait très bien à quoi doit ressembler un accouchement, est capable de le faire toute seule. Elle sait que l'arrivée de l'enfant est annoncé par une douleur abominable qui vous déchire en deux. Elle sait que l’on n'est pas censée être seule avec pour unique compagnie le clapotis de l’eau dans laquelle elle s’enfonce. Mais ce moment lui appartenait, à elle et à elle seule. L’Ange refuse qu’on la voie ainsi et pourtant, jamais n’avait-elle été plus fière d’être une femme. Sa gorge s’étrangle sous la douleur et son ventre se contracte d’effroi. Elle haït son corps, cette chose trop sensible à la souffrance, si bien que ses jambes se mettent à trembler. Il n’y a pas d’autre choix que de subir et de compter les minutes qui s’écoulent. Siame ne hurle pas, car de toute manière, personne n’est là pour l’entendre. Sa rage impuissante se traduit dans ses ongles qui s’enfoncent dans la chair de ses cuisses, qui la pénètrent jusqu’à qu’un sang sombre s’en échappe et se mélange à un tout autre sang. Et elle se prend à prier.

    Quand elle s’extrait enfin du bassin, épuisée, meurtrie, elle tient son enfant contre son cœur. Son corps s’étale, à bout de forces, et elle le dépose délicatement sur la roche pour le regarder. Sa peau passe de l’ivoire au marbre, puis à la cire. “Allez…” Sa lèvre tressaute. “Allez…”. Sa voix s’étrangle et elle sent sa gorge se contracter. Les traits du nouveau-né restent inertes.

    Ce petit cœur qu’elle a entendu grandir, ne bat plus—et quelque chose en elle se déchire.


    Elle relève les yeux vers Carl. Et elle sourit, inexplicablement.

    Que je les aime ou pas, n’a pas la moindre foutue importance.

    Il y a, pour l'enfant, une lueur de pitié manifeste dans ses yeux. Elle n’a rien trouvé de mieux pour maintenir un semblant de contenance. Quand on ne peut rien faire pour protéger ceux qu’on aime, ça n’a pas la moindre putain d’importance. Toujours pelotonné entre ses bras, le bambin gazouille. Il ne verra pas l'été, elle le sait.

    Nous savions sans savoir, finit-elle par répondre à la question qu’il lui a posée plus tôt. Ce n’était pas notre place, de questionner à cette époque. Personne ne questionne en temps de paix et d’abondance. Nous n’avions qu’une certitude : d’être sur ces terres pour accomplir leur désir. Ne crois pas que je cherche à me décharger de quoi que ce soit. Ce n’est pas le cas. Nous ne l’avons pas fait simplement parce que nous étions des soldats, et qu’il s’agissait là de notre mission. Nous l’avons fait parce que nous aimions nos Pères et nos Mères plus que nous aimions les mortels. Mais les Titans n’ont jamais été des Dieux comme tu l’entends. Il n’y a que les mortels pour les croire infaillibles. Elle ne le quitte plus des yeux, lui et son sourire inquiétant. Pourtant, ils aiment, ils mentent, ils désirent eux aussi. Et lorsqu’on désire : on fini irrémédiablement par détruire. Par soif de pouvoir ou d’amour. Par jalousie ou par ferveur. J’ai toujours abhorré cette hypocrisie qu’ont les Hommes, à croire que tous leurs maux ne peuvent qu’être la faute des Divins. Ils ne les aiment que lorsqu’ils leur plaisent : la manière dont ils parlent de paix et d’humanitarisme comme s’ils n’étaient pas eux aussi lâches et cruels. L’art de la complaisance à son sommet. L’humanité est devenue ce qu’elle est devenue, pas parce que c’était écrit, mais parce que chacun possède son libre-arbitre, même vous. Même elle. Autrement, elle n’aurait pas été au bout de sa grossesse. “L’erreur est humaine”, dicte-t-elle, dans un léger rictus ironique. Elle est humaine pas moins qu’elle n’est divine. Sinon pourquoi Aurya, pourquoi Puantus ? Pourquoi X’O-Rath et ses expériences louches et morbides ? Pourquoi les mensonges de Zeï ? Nous n’avons, nous comme vous, jamais été plus qu’à la perspective de leur divertissement personnel, aussi terrible cela soit-il.

    Mais c’est là la réalité. Siame l’a acceptée. Si pour Carl, les Divins et leurs enfants n’étaient que des outils—pour les Titans, les mortels n’étaient rien de plus que des jouets. Les Titans avaient-ils espéré qu’ils deviennent assez forts pour venir à bout de l’un des leurs ? Certainement pas, même elle avait encore un peu du mal à le croire. Néanmoins, elle ne pesait pas ses mots : qu’on la maudisse pour ça, qu’on lui passe à nouveau le couteau sous la gorge s’il le fallait—mieux valait la vérité que de jolis mots bien enrobés.

    Ceux qui décident de les suivre aveuglément sont des idiots. J’ai conscience d’être un peu dure. Un peu présomptueuse. Mais en 10 000 ans, j’ai vu plus d’Hommes souffrir de leur propre décision, de leur propre cruauté, que du courroux des Titans qui ne sont venus sur le Sekai qu’à deux reprises. Si seulement ils avaient l’honnêteté de l’admettre, tout serait très différent.

    C’était elle qui disait ça. Elle qui avait pour habitude de chasser ses larmes, prendre un balai et pousser tous ses sentiments sous le tapis. Son honnêteté, si elle existait, lui serait davantage écœurante que son hypocrisie. Il fallait comprendre que l’Ange avait toujours regardé le monde avec une dose de cynisme et de mépris telle qu’elle en devenait elle-même repoussante. Que le marbre se brise (parfois) ne fut qu’une erreur dans la matrice. Son attention se détache finalement de Carl pour venir se perdre sur les traits du bambin. Au fond, Siame était elle aussi dans le déni. Mais ne l'étions-nous pas tous à notre propre échelle ? Elle qui a eu l’éternité pour se reconstruire, et qui n’y était jamais réellement parvenue ? Comment pouvait-elle attendre des Hommes qu’ils fassent mieux et plus vite ?

    Elle finit par échapper un long soupir, comme pour dire qu’elle avait trop parlé. Elle n’avait de toute manière jamais cherché à convaincre qui que ce soit. Pas par les mots. Cette Ange-là n'avait jamais, ni souhaité, ni espéré la vénération des Hommes. Cette vénération qui lui avait été si longtemps offerte sur un plateau d'argent—qu'elle lui été devenue commune, naturelle. La caravane replonge dans le silence, quelques minutes. Et lové contre le creux de sa poitrine, l’enfant s’est endormi. Siame laisse son regard s’attarder quelques instants vers le devant de la carriole pour voir où ils se trouvent désormais, avant d’en revenir à Carl et de planter à nouveau ses yeux dans les siens.

    Tu vas me le demander ?


    CENDRES


    Citoyen de La République
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    Carl Sorince
    Carl Sorince
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  • Dim 30 Juin - 20:46
    Il n'était pas un imposteur, à l'époque. Ses macabres obsessions n'avaient point su encore déformer son enveloppe à l'indiscutable perfection. Son existence jusqu'alors exempte de défauts, défaites ou désillusions, il n'était que le serviteur intéressé des puissances supérieures lui donnant l'impunité en échange de son obéissance.
    Alors, lorsqu'elle vint le trouver, précédée par l'écho de ses plaintes rageuses, le fils de X'o-rath se livrait à son ouvrage à l'air libre, les deux mains enfoncées profondément dans le poitrail ouvert d'un cadavre de plus.
    Ses frères, ceux qui servaient le même dieu cadavérique que lui, avaient pour habitude de se faire servir par des assistants, des serviteurs mortels à l'esprit reconditionné pour ne point trembler en présence de la mort-vivante. Ça n'était pas son cas. Opportuniste, il avait invoqué ses obligations à l'égard de son élève pour établir son atelier aux pieds d'une montagne, sur un plateau rocailleux sujet aux secousses sismiques, que la magie d'antan avait su stabiliser pour faciliter son œuvre. Ce n'était pas un endroit chaleureux ou accueillant. Les racontars des mortels -qui pensaient le lieu maudit- comparaient les ombres jumelles des deux pics rocheux dominant la plaine aux cornes aiguisées d'une créature de leur folklore sauvage dévorant les enfants. La brume, épaisse et froide, y apparaissait vite et restait bien souvent jusqu'à la fin de l’après-midi.
    Son atelier prenait la forme d’un charnier creusé directement dans la terre noire et éternellement humide du plateau. Sa table d’opération, guère plus qu’une longue roche assez plate pour y étendre le corps d’un drakyn sans craindre qu’il ne glisse sur le côté.
    Du sang, il en avait jusqu’aux coudes. Un ichor répugnant, provenant des veines souillées de banalité des races mortelles. A l’époque, les traditions étaient différentes. Les humains, elfes et autres imparfaits acceptaient volontiers de faire don de leurs morts aux envoyés de X’orath. La nécromancie, pas encore taboue mais déjà considérée comme sinistre, n’était alors pas synonyme de blasphème absolu et de désacralisation, au contraire.
    Certains séïdes de son Père considéraient l’idée de servir sous la forme d’une enveloppe recousue comme…un honneur.
    Mais peu importait les croyances et les convenances de jadis, Malazach n’avait pas nié l’évidence lorsque son élève s’était posée à quelques pas de son atelier, les bras encombrés par une créature beaucoup trop silencieuse pour son âge :
    “-Ce n’est pas un lieu pour un enfant.” Avait asséné le fils de X’or-ath, la bouche pincée, en se détournant de l’ouvrage morbide pour secouer ses mains humides et se débarrasser du surplus de liquide carmin gouttant de doigts n’ayant pas encore été remplacé par des griffes. Un discret sourire satisfait s’était formé sur ses traits, tandis qu’il retirait la blouse de laine blanche protégeant ses habits des immondices jaillissant parfois des cadavres. Malgré ses incessantes remontrances à l'égard de son élève, Le Porteur de Peine ne pouvait nier qu'il appréciait les visites presque toujours impromptues de son élève.
    Et puis, il avait vu son visage. Ses traits d'albâtre, se tordant et se déformant dans une grimace de détermination chassant les larmes et empestant le désespoir tandis qu’elle enserrait trop fort celui qui venait tout juste de naître. Tremblante, elle se refusait à laisser couler des larmes ayant toute la légitimité du monde à jaillir en cet instant.
    Le cœur trop froid de Malazach avait manqué de se serrer à cette vue. Sa nature lui refusant l’accès à la compassion et à l’empathie, le futur Ange Noir avait simplement porté la main à sa bouche dès lors qu’il avait résolu l’énigme : L’enfant, pourtant dans les bras de sa mère, appartenait déjà entièrement à Son Père.
    Et elle n’acceptait pas cette défaite. Bien sûr que non. Sa créatrice ne l’avait pas conçue pour cela et ses leçons n’avaient fait que cimenter ses convictions tout au fond de cet esprit si secrètement rebelle. Sa décision face au deuil, le nécromant l’avait deviné sans qu’elle n’ait à prononcer un mot.
    Un acte motivé par le désespoir plus que par la raison, qu’un ami sincère aurait dû rejeter pour l’encourager à affronter le chagrin comme n’importe quel mortel. Mais si amis ils l’étaient, Malazach restait avant tout le fils du titan de la mort.
    “-Je peux le faire, oui.” Les mots s’étaient échappés de sa bouche sans qu’il ne sache vraiment pourquoi. Plus tard, bien plus tard, lorsque des temps plus sombres lui donneraient l’occasion de se livrer à l’introspection, l’Ange Noir identifierait cette faiblesse passagère comme ce qui apparaissait être de…La compassion. “Mais il ne grandira jamais, Siame.
    Et puis il s’était approché, certes dans l’idée initiale de s’emparer de la chose morte dans ses bras…Mais pour finalement briser avec effort la barrière du contact physique, et étreindre cette mère endeuillée en lui permettant enfin de verser quelques larmes.

    ✞✞✞

    A l’arrière d’une caravane miteuse, un regard plus empoisonné encore que celui d’un Ange Nécromant et totalement exempts de la moindre once de compassion se portait maintenant sur Siame et son nouvel animal de compagnie. Un sourire en dent de scie accompagnait l'œillade de jade tandis que les irrégularités de la route empruntée provoquaient leur lot de cahots désagréables. La victoire. Une aura d’absolue victoire émanait de la fine silhouette avachie de Carl alors qu’il terminait d’apprécier à leur juste valeur les aveux de sa camarade de voyage.
    Une main posée en travers du dossier de la banquette avant, Fergusshon se faisait le témoin silencieux de l’échange entre le Serpent et l’Ange clouée au sol.
    “-Je te l’avais dit.” Siffla son chef en plaçant ses deux mains à l’arrière de son crâne pour s’en servir d’oreiller alors qu’il s’étendait un peu plus contre les paquetages derrière-lui. “C’en est une vraie.
    Le bellâtre à l’avant haussa les épaules, l’air peu convaincu.
    “-N’importe qui peut inventer une histoire un peu alambiquée.
    -Mais elle hait et défend les dieux à la manière d’une orpheline qui s’invente des histoires pour justifier l’abandon de ses parents.
    Le ricanement éraillé qui secoua la carcasse du serpent fit sursauter son subalterne.
    “-Je vais te le demander, oui, cocotte.” Souffla l’importun en reportant son regard sur celle qui portait l’enfant. “Mais pas ici, pas maintenant. Parce que moi je sais. Moi, j'ai confiance en toi. Réellement, ce n'est pas une blague. J’ai compris dès que je t’ai vu que tu faisais partie d’une race mourante. Tu sens la magie, la peine et l’amertume, ma chère.” Il se redressa, le temps de poser une main peinée contre sa propre poitrine, comme si cette souffrance soi-disant partagée lui provoquait une douleur physique. “Et ça me fait mal de voir ça. Alors je veux que tout le monde soit là, lorsque tu raconteras l’histoire tragique qui t’a ainsi condamnée à ramper dans la fange avec nous plutôt que la dominer depuis les nuages. Ça devrait faire taire les sceptiques.” Ses sourcils se haussèrent, son sourire disparut et une grimace faussement gênée tira la peau de ses joues creuses. “Si ça te convient, bien sûr.

    Fergusshon se détourna dans un soupir, l’azur de ses yeux rejoignant la boue glacée de la route. Au loin, un pilier de fumée ne pouvant venir que d’un feu de camp alimenté de bois vert et trop humide rejoignait le ciel nuageux. La neige s’était arrêtée de tomber mais les nuages sombres au-dessus d’eux ne s’éclipsaient pas pour autant. Leur route s’enfonçait entre deux massifs montagneux, les sommets enneigés encadrant cette dernière lui provoquaient un soupçon d’anxiété proche d’un accès soudain de claustrophobie. Dans la neige, les emprunte trop larges de Joshua se devinaient facilement. Celles d’Alexey, si seulement elles existaient, devaient être perdues dans la végétation bordant la route.
    “-Tu penses que c’est eux?” Manda Ferg’ en pointant son menton saillant en direction de la colonne de fumée.
    Darius bougonna.
    “-On va bien vite le savoir.”

    Carl avait ouvert l’un des sacs derrière-lui pour en extirper l’une des dernières pommes de leur stock. De la pointe de sa dague, il avait percé le trou laissé par un ver fouisseur et découpé la partie boulottée par le parasite avant de mordre dans ce qui restait sans paraître prêter attention aux échanges à l’avant, de toutes façons largement masqués par les grincements de plus en plus inquiétants provenant d’une des roues du véhicule.
    Silencieux, concentré par la consommation de sa pitance, il le demeura jusqu’à ce que, dans son sommeil, le nourrisson se prit à émettre un pépiement. A l'entente de cette plainte, sa lèvre supérieure se dressa dans un rictus de dégoût.
    “-J’sais c’qu’on dit à ce sujet. Tant qu’ils ont pas un nom, c’est plus simple de s’en débarrasser. Mais il va lui en falloir un, tu sais?
    Sans avoir besoin d’échanger plus à ce sujet, Carl devinait qu’elle savait autant que lui que les chances pour qu’un enfant de cet âge survive à une longue traversée dans les montagnes étaient plus qu’infimes. L’effort de lui prêter une identité pouvait paraître inutile, si on oubliait -bien sûr- les contrôles et interrogatoires possibles, à la traversée de la frontière.
    “-Enfin, nous ne sommes pas pressés.” Court silence. Nouveau ricanement aux airs de toussotements. “Tu sais, malgré mes airs de divinistes assidus, je crois que je suis d’accord avec toi sur toute la ligne.” La pointe de sa dague dessina un cercle dans le vide. “Au sujet de l’hypocrisie et de la cruauté de l’homme, de ce besoin de détruire, tout ça...C'est peut-être un poil mélodramatique, mais ça tape dans le bon angle quand même. Si tu savais ce que les illuminés de Bénédictus nous demandaient parfois de faire à leurs ennemis, moyennant finances… Ce genre d’histoire, ça te fait reconsidérer ce que tu crois savoir sur l’église et ses cardinaux. Même le haut-prêtre m’avait l’air louche, à la fin. C’est aussi pour ça qu’au lieu de nous battre avec les autres Shoumeïens pour sauver ce qui reste du pays, on part en République. ‘Paraît que les dieux n’ont pas leurs mots à dire là-bas, que seules les espèces sonnantes et trébuchantes valent quelque chose dans leurs vertes prairies.” Ce qui tombait fichtrement bien, puisque l’argent, lorsqu’on vendait bien ses talents dans l’art du meurtre, tombait régulièrement et en grande quantité. Son regard se déporta vers l’extérieure du véhicule, sur les traces qu’ils laissaient dans la boue et la neige fondue. Sur ce pays qu’ils abandonnaient si froidement “Ces charognards de Reikois vont se repaître des restes d’une nation déjà morte et se considérer comme des héros pour ça. Gloire à l’Empire millénaires et à ses innombrables abrutis trop contents d’agiter une hache au-dessus de leurs toutes petites têtes, je vois d’ici le tableau. Quelle glorieuse campagne ça sera.
    Et il le verrait longtemps, ce tableau. Une haine tenace, ardente, à l’égard des fidèles des astres plus que des Reikois viendrait alourdir ce cœur si prompt à la colère et à la destruction. Petit-à-petit, elle se fondrait dans sa personnalité, ajouterait quelques noms de plus à sa liste de cibles éventuelles, alimenterait les racines d’une maladie bourgeonnant chaque jours un peu plus dans un esprit trop vif pour son propre bien.
    Et cette haine, il la transmettrait comme il avait transmis les autres à celles et ceux suffisamment fous pour le suivre.
    Mais pour l’heure, nulle haine immuable ne motivait encore son désir de mort à l’égard de ceux qui s’avéraient être -simplement- l’ennemi, dans la campagne Shoumeïenne. La paix future et la réécriture de l’histoire par les vainqueurs se chargeraient de lui fournir le terreau nécessaire à la naissance d’une nouvelle rage dévorante. L’ennemi était simplement l’ennemi. Sa mort et sa souffrance n'étaient pas souhaitables, simplement nécessaires.
    Mais cet état de fait ne l’empêcha pas de jubiler cruellement en entendant l’écho d’un hurlement lointain.

    La patrouille Reikoise avait établi un simili campement au bord de la route. Ça n'avait rien de très officiel ou de réglementaire. En réalité, ils étaient même trop excentrés par rapport au gros des troupes pour que leur présence en ces lieux puisse avoir quoique ce soit en rapport avec un ordre de la Griffe ou d'un Tovyr quelconque. La bannière plantée au centre du camp - représentant un aigle de face à la gueule grande ouverte - devait être l’emblème d’un énième clan barbare respécialisé en troupe de choc.
    Leur identité, leur passé comme leur motivation sur ce territoire perdu n'avaient, de toute manière, aucune espèce d'importance.
    Il y avait un cadavre, en travers du chemin. Mort à genoux, recroquevillé et les deux mains posées sur un bas ventre d'où dépassait les têtes barbelées d'une paire de carreaux d’arbalètes. L'empennage des traits meurtriers se devinait au travers des trous dans le fer de l’arrière de son plastron.
    Slick, assis sur une roche dépassant du sol non loin du macchabée, tétait avec agacement le bout de son index entaillé, une jambe croisée sur l'autre, dos à la tente d'un officier qui ne commanderait plus personne.
    La silhouette colossale de Joshua se tenait près des chevaux du camp. Trois bêtes faites pour la guerre, pas pour tirer une carriole miteuse à travers les routes montagneuses. Ils étaient morts tous les trois, et le géant prélevait leur chair sans prêter attention aux suppliques pitoyables d'un jeune soldat, cloué au sol par une lame plantée dans le torse, victime de l'attention morbide de Mila. Darius stoppa le véhicule devant le carnage, l'air interdit et les poings serrés.
    “-Etait-ce vraiment nécessaire ?”
    Le rire qui accueillit la réponse sentait le mépris et l’orgueil de la jeunesse.
    “-Ils ont pendu le vieux du gosse.”
    Un hurlement déchirant s’échappa du gamin cloué au sol, juste avant que la machette de sa bourreau ne vienne lui sectionner la trachée. Alors que son sang s’échappait à gros bouillon de la plaie ouverte, Mila demeura immobile, debout au-dessus de lui, le regard rivé dans celui, exorbité, d’une victime de plus.
    “-Ah oui, ça a toujours été la justice qui nous motivait.” Grinça Darius en secouant la tête.
    La médecin du groupe, le visage moucheté d’un raisiné ne lui appartenant pas, retourna à sa place sur le flanc de la carriole en ronronnant un rire beaucoup trop chaleureux pour un tel contexte. De l’avant du véhicule, Carl évalua le carnage avant de s’adresser à son favori :
    “-Qu’est-ce que ça donne niveau stock?
    -Ils voyageaient léger patron.
    -Alors chargez ce que vous pouvez et brûlez moi ces tentes. Que leurs copains comprennent le message s'ils les retrouvent. Ce soir, je veux un duo pour chaque tour de garde.

    Et le soir vint, rapidement, comme on pouvait s’en douter lors d’un hiver si rude. Une quinzaine de lieu plus loin, Alexey retrouva le reste du groupe pour les amener près d’un renfoncement, dans la paroi abrupte du massif dominant la route. Dans l’ombre du géant rocheux, la neige avait moins d’emprise. Le peu qui parvenait à passer, portée par le vent, fondait au contact du sol et rendait la terre plus meuble, facilitant l’installation des piquets de tentes.
    Ils s’établirent lentement, les muscles endoloris par la traversée ou par la tension d’un combat récent n’aidant pas. Lorsque ce fut chose faite et qu’un feu fut allumé au centre d’un cercle de tentes, la plupart se jetèrent sur leurs couches en attendant que la viande du jour finisse de griller. Carl, Siame, Ferg et Darius, épargnés plus que les autres par les affres de cette journée de voyage, s’installèrent autour du feu pour tenter de réchauffer leurs carcasses gelées par l’hiver. Des pierres furent soigneusement disposées au milieu des flammes, en prévision du moment du coucher, où ils déposeraient ces dernières aux quatre coins de leurs abris nocturnes.
    Durant l’heure qui s’écoula, les trois mercenaires et l’ange purent échanger comme des voyageurs normaux. Fergusshon, incapable de s’en empêcher, se risqua à raconter une énième anecdote censée le mettre en valeur. Darius et Carl s’en moquèrent lorsqu’il eut fini. Réveillé par les gloussements du trio, l’enfant se mit à pleurer et le blond s’improvisa nourrice de fortune le temps de quelques minutes de silence entrecoupées par des rires étouffés, qui auraient pu être complices en d’autres circonstances.
    Mais la proximité d’un enfant rendait le vétéran mélancolique et son chef prompt à l’agacement.
    Vint le moment du repas, où chacun des marcheurs du jours purent émerger péniblement d’un sommeil froid.
    Et puis, lorsque tout le monde fut servi, Carl braqua regard et sourire sur Siame. Les puits à folie qu'étaient ses yeux la sondèrent, comme pour s'assurer qu'elle était prête à passer l'épreuve qui allait suivre.
    Avant de prononcer les mots :
    “-Au fait, les anges ont des ailes non?
    Mila, juste à sa droite, se figea. Fergusshon secoua la tête. Les autres restèrent concentrés sur leur pitance.
    “-Où sont-elles?
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  • Mar 2 Juil - 23:13
    Elle n’avait pas réfléchi. Non, Siame n’avait pas réfléchi une seule seconde avant d’amener son enfant à Malazach. Elle l’avait fait, comme une chatte qui mène sa nouvelle portée pour la présenter à son maître, comme un instinct, comme un vent invisible qui l’avait poussé jusqu’au refuge du nécromancien. Son visage brûlant d’un espoir idiot, jeune et sauvage. La tête de son fils dodelinait dans ses bras tremblants, son corps froid emmailloté dans de la laine grise.

    Lorsque Malazach s’était approché, Siame avait hésité à sortir les crocs et à faire ce qu’elle savait le mieux faire : mordre. Pas parce qu’elle s’offusque de ses mains qui ont trempé dans le sang des heures durant. Parce qu’elle savait que s’il la prenait dans ses bras, là, à cet instant, elle serait incapable de retenir ces larmes – pathétiques et futiles – qu’elle s’efforçait de repousser. Elle sait que s’il le fait, elle va craquer. Ses yeux lui supplient de ne pas...

    Il est à moi, Mal. Son corps entier tremble. Sa voix aussi. À moi. Pas à la Mort, pas à X’o-Rath, pas même au père. Il est à elle, et rien qu’à elle.

    Siame avait fait un pas en arrière. Juste un pas chancelant. C’est une défaite que tout son être refusait d’accepter. Autrement, elle ne l’aurait pas amené ici. Autrement, elle ne lui aurait pas amené à lui.

    Et elle l’avait répété, stupidement, lorsque ses bras s’étaient refermés sur elle. “Il est à moi…”. Et le nœud dans sa gorge s’était défait, doucement, lentement… Elle lutte encore. Encore. Jusqu’à qu’un premier sanglot, incontrôlé, ne s’échappe de ses lèvres. Un sanglot qu’elle masque en se lovant contre son épaule. Les larmes s’accumulent et coulent en silence. Siame n’avait jamais voulu qu’il la voie comme ça. Non, elle n’avait jamais voulu que personne ne la voit comme ça : surtout pas Malazach, lui et son estime si difficile à obtenir, encore davantage à conserver. Une honte poisseuse, écœurante, l’empêchant de bien penser, remonte dans sa gorge, et elle ne retient plus les larmes. Une main tenait toujours le petit corps mort, inerte, coincé entre lui et elle. Coincé entre deux cœurs qui battent tandis que celui-là reste endormi. Son autre main s’était cramponnée dans le dos du mentor, s’était accrochée à lui et ses ongles labouraient sa chair de désespoir. Parce que parfois, cela faisait tellement bien de faire du mal plutôt qu’avoir mal. Parce que lorsqu'on avait indiciblement mal – et son cœur hurlait d’agonie –, on ne pouvait que faire mal en retour. Tant pis, Malazach prendrait pour ce Monde injuste. Il prendrait parce qu’au fond, elle savait que lui, pouvait l’encaisser—que seul lui pouvait supporter son chagrin, sa hargne et sa douleur en même temps. Parce qu’il lui dit seulement ce qu’elle doit savoir et jamais plus. Il ne lui demande pas de se répéter, il ne lui demande pas de le supplier. Non, l’enfant ne grandirait pas, et Siame s’en fiche.

    Ça m'est égal. Fais-le, les mots sortent, écorchés, sanglants, aveugles et affamés.


    L’envie de rire lui était passée. Carl se gargarisait de sa victoire – contre qui ? – et l’Ange s’était contenté d’un fin sourire, peu convaincu. A nouveau, il se riait du Monde, d’elle, de ses camarades peut-être, ou de lui-même. On ne savait pas trop. Une chose lui était pourtant certaine : il n’avait jamais eu confiance en elle (et l’Ange n’avait jamais espéré que ce soit le cas), il n’avait eu confiance qu’en lui-même. On ne faisait pas confiance à ceux que l’on venait de rencontrer. On faisait confiance à ceux à qui l'on avait confié des secrets, avec qui l’on avait traversé des épreuves—ceux avec qui l’on avait trompé la mort, mais surtout la vie. Et Carl Sorince et Siame n'avaient rien partagé de tout cela. Peut-être ne partageraient-ils jamais rien, si ce n’est plus qu’un marché. “Si ça te convient, bien sûr.”

    Ça m'est égal… répond-t-elle, comme un écho lointain, ignorant par la même occasion les conjectures à son encontre.

    Si jouer la bête de foire pour la petite troupe des Sanglots – pour n’importe qui – lui convenait ? Bien évidemment que l’idée lui déplaisait. Mais on lui avait bien fait comprendre qu’elle n’aurait pas d’autres choix que de se conformer si elle souhaitait rester en vie ? Et visiblement, Carl était le seul du groupe à être convaincu de sa vérité—et par la même occasion, de sa légitimité. Son attention fut vite accaparée par la chose gigotante dans ses bras – celle-ci encore bien vivante – et Siame ignora du mieux qu’elle pu les effusions gênantes de l’enfant. Un regard furtif mais affreusement intense se posa quelques secondes sur le mortel tandis qu’il répétait – sans le savoir – des mots qu’elle ne connaissait que trop bien. Elle eut un soufflement de nez ironique. Pourquoi fallait-il qu'elle lui trouve un nom ? Elle avait toujours été si mauvaise pour nommer quoi que ce soit… Même son propre enfant. Son regard glissa à nouveau sur Carl, tandis qu’il se mit à toussoter pour cacher ses ricanements. Ses manières avaient le don de l’étonner—elles lui semblaient partagées entre l’âcreté de son ironie vers laquelle il se plaisait à s’élancer et ce “quelque chose” à la surface de ses lèvres, qui menaçait de déborder à chaque instant, pour se faire aussitôt ravaler.

    Alors, elle s’était tue et se contentait de l’écouter. Attentivement. Le haut-prêtre, l’Ange ne l’avait pas connu personnellement, mais elle avait toujours trouvé fascinante la manière dont les Mortels (par Mortels, toujours comprendre ceux nés sur Terre, dans sa bouche) parvenaient à justifier les pires atrocités sous le couvert de loi divine et de moralité supérieure, quand même ses Maîtres n’avaient jamais cherché la moindre excuse à leurs vices. Après tout, il fallait bien ça pour rameuter les fidèles plus crédules que Carl ne semblait l’être. C’était bien le jeu auquel s’était pris à jouer Malazach, n’est-ce pas ? Elle s’était demandée, plus d’une fois, si son désir de renommée, d’être adulé par les brebis de ce Monde avait été une façon de combler un vide, un manque ? La chose lui avait semblé risible à première vue, mais après tout, c’est ce que nous faisions tous ? Toute notre existence ne se résumait qu’à la perspective de combler tous nos trous. Figurativement... Et parfois littéralement, pour certains. Le tout sans la moindre forme de substance. La dinguerie de la chose voulait que même gavés, on ne se sente jamais véritablement satisfait. L’Ange en revenait à Carl, et elle se trouvait à se questionner—à se demander quel trou cherchait-il à boucher.

    Troquer les Divinités pour la vénération d’un tout autre type d’autel... Elle avait haussé ses épaules malingres. Ça ne me semble pas moins honnête. Il faut croire que, que ce soit sous l’égide des Titans ou celui des billets de banque, nous restons tous fidèles à une forme d’avidité destructrice, pas vrai ?

    On changeait de maîtres, mais on n'échappait jamais réellement à notre hypocrisie. Et pourtant, quelque chose lui disait que chez ce mortel, ce n'était pas une question de remplacer une forme d’autorité par une autre. Ce n’était pas non plus une question d’argent, n’est-ce pas ? Elle avait vu trop d’Hommes égarés dans la folie sempiternelle de l’avarice et celle qui transpirait de ses yeux n’avait rien à voir. Non ceux-là, ceux qui avaient réussi, ceux qui brassaient des milliards sur le dos des autres, s'abandonnaient à toute forme d’excès comme si rien ni personne ne pouvait les atteindre. L’homme en face d’elle n’avait pas encore amassé sa fortune, mais Siame doutait qu’il s’agisse de ce type de folie-là. Non… Il était bien trop prudent pour ça. Si Carl était avare de quelque chose, c’était uniquement de lui-même. Autrement, les Sanglots n’existeraient pas. Du reste, il ne montrait rien. Trop mesuré. Trop contrôlé. Trop… Il continua à propos des reikois – la tirant par la même occasion de ses réflexions, de toute façon, ce n’était pas la question, n’est-ce pas ? – et il lui sembla qu’il y avait là une tentative timide, mais nécessaire, de les maudire (ou de détendre l’atmosphère, à sa façon…). Et Siame n’allait certainement pas se plaindre de trouver un ennemi commun—il s’agissait là d’un terreau idéal pour convoquer les alliances les plus insolites. Un râle d’agonie mit fin à la conversation et elle avait contemplé le sourire compulsif qui avait étiré les lèvres du mortel, en se disant que, finalement, tout n’était peut-être pas perdu chez lui.

    La scène devant laquelle elle se trouva quelques instants plus tard n’avait rien de glorieux. Ni même de respectable à en juger par les remontrances de Darius, et le court échange entre les Sanglots. Ils s’étaient simplement jetés sur la petite patrouille reikoise avec la subtilité d’un poissonnier. Siame aurait probablement dû faire mine de s’en émouvoir. N’importe qui de censé se serait pris de haut-le-cœur à la vue de la marmite de tripes exposée par le géant et du sang dans lequel baignait la fille—trop heureuse devant la tranchée gargouillante qui tentait encore, d’aspirer de l’air, tandis que le pauvre bougre s’étranglait dans son propre sang. Elle s’attelait joyeusement à la tâche, souriant à la catharsis violente de ses envies comme on s’abandonne à ses vieux travers—parce qu’ils sont plus rassurants que tout le reste. Comme la preuve qu’on ne l’avait pas entièrement brisée.

    Siame aurait probablement dû avoir le sentiment que l’on venait de la frapper dans le ventre et l’odeur du sang aurait dû réveiller brutalement des instincts naturels d’écœurement. Ça aurait dû être bouleversant d’assister à cette folie meurtrière, que l’on tentait ironiquement de masquer derrière une forme de justice. Et la plaisanterie, toute mauvaise soit-elle, cachait pourtant la compréhension évidente du Monde dans lequel ils étaient tous nés : le Sekaï n’en avait que faire de la justice. Elle lorgna sur les cadavres.

    Finalement, je n’aurais peut-être pas besoin de lui donner un nom…

    Puisque de toute manière, il ne restait pas âme qui vive pour la questionner.

    Plus tard, alors qu’ils étaient désormais tous rassemblés, des yeux verts s’étaient braqués sur elle, dans une espèce de sollicitude inexplicable. “Au fait, les anges ont des ailes, non ? Où sont-elles ?” Qu’attendait-il d’elle, exactement ? Qu’elle lève et qu’elle se mette à conter son histoire pour amuser la galerie ? Il avait posé sa question l’air de rien, et pourtant, elle n’ignorait pas cette suffisance dont il s'auréolait, celle de ceux à qui tout sourit, celle de ceux qui ont gagné avant même que la partie n’ait commencée. Ses yeux s’attardèrent sur ceux de son vis-à-vis, acceptant pour l’heure l’illusion d’intimité qu’il installait entre elle et lui. Que gagnait-il précisément ? L’idée de l’envoyer se faire foutre l’effleura fugitivement et Siame balaya ses instincts. Ça n'aurait pas été l'initiative la plus intelligente qui soit. Elle supposa que la meilleure chose à faire à cet instant fut de s’amuser de l’audace démontrée et pourtant, l’envie n’y était pas vraiment. Il la poussait au décomplexement, l’obligeait à dévoiler toute sa vulnérabilité en public, et quelque chose se noua dans sa gorge. Siame se doutait bien qu’une simple histoire ne suffirait pas. L’autre l’avait dit : “N’importe qui peut inventer une histoire un peu alambiquée”. Son regard changea au même instant. Comme si elle venait d’éteindre une lumière, tout au fond d’elle-même. Ni éveillée, ni somnolente. Ni présente, ni absente. Presque inconsciente à ce qui l’entourait désormais. Juste cette répugnance immuable au goût doux-amer. Et tout cela lui parut alors presque bien pire que la mort. C’était donc ça, mettre de côté toute forme d'orgueil ?

    L’Ange s’exécuta. Elle s’était retournée pour leur faire dos, avait relevé le tissu de sa camisole, du bas jusqu’à ses épaules, sans la moindre pudeur. Ce n’était pas comme su qui que ce soit ici allait s’effaroucher devant quelques blessures. Sa chair trop pâle entourait les os de ses côtes comme des vêtements trop amples. Sur chacune de ses omoplates deux déchirures noires. Siame sent les croûtes de sang séché s’ouvrir à nouveau. L’écoulement du sang dans son dos pour goutter dans la neige, sa chaleur perceptible sur sa peau avaient presque quelque chose de rassurant. C’était un peu le strip-tease ultime, celui où on montrait plus que sa peau, on montrait sa chair ouverte. La douleur lui échappe : elle ne sent plus que des nœuds de peau tendue, quand 5 000 ans plus tôt, cette même douleur l’avait fait s’évanouir. Pourtant, elle ne s’était jamais sentie plus vivante qu’au bord de la mort. Le tissu lâché, retombé, s’était imbibé de sang aussitôt.

    L’histoire ressemble à ce que vous vous doutez qu’elle ressemble, s’était-elle contenté d’ajouter, en se retournant sa voix durcie par l’absence d’émotion. C’est également pour cette raison que, tout comme vous, je souhaite rejoindre les terres républicaines. Comme eux couraient après une nouvelle vie, loin de la guerre, loin des impostures religieuses, elle courait après son passé.

    Il n’y avait pas d’histoires qui vaillent le coup à raconter. Elle s’était déjà suffisamment mise en scène et se refusait à une confession de plus. Si des regards s’étaient posés sur elle, Siame les avait soutenus avec détachement. Pas de tragédie plus lamentable que les leurs, songea-t-elle avec certitude, tandis qu’elle les observait, leur gueules déformées et leurs yeux aussi vides. Plus tard, elle montrerait encore ses cicatrices, à d’autres. Mais ces fois-là, elle prendrait les devants, le ferait d’elle-même. Pour ne pas que l’on l’y oblige.

    J’aimerais bien vous dire que j’ai arraché les deux couilles à celui qui m’a pris mes ailes, mais ce serait mentir… Elle avait – peut-être – esquissé l’ombre d’un sourire. Je vais prendre le prochain tour de garde. Ses sourcils se haussèrent, son sourire disparut et une grimace faussement gênée tira la peau de ses joues creuses. Si ça vous convient, bien sûr, avait-elle ajouté, sans attendre de réponse. L’Ange s’était éloignée – abandonnant “son” enfant aux tendres bras de Fergusshon avec qui elle se retrouvait à jouer à maman et papa – pour prendre le poste qui avait été préalablement occupé par l’un d’eux. Slick ? Ou Alexey ? Ou Joshua ? Elle ne savait plus vraiment.



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